Nous célébrâmes cette journée mémorable le plus gaiement du monde.
Elle l'avait souvent entendu parler de cette fronde comme d'un objet des plus précieux, et trouva bon de l'emporter, sous prétexte de garder un souvenir de lui. Mais, avant que mon aïeule eût franchi la frontière, on s'aperçut de la disparition de la fronde, et on lança six hommes de la garde du roi pour la reprendre. La comtesse poursuivie se servit si bien de cet objet qu'elle atteignit un de ces soldats qui, plus zélé que les autres, s'était avancé en tète de ses compagnons, précisément à la place où Goliath avait été frappé par David. Les gardes, voyant leur camarade tomber mort, délibérèrent mûrement et pensèrent que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était d'en référer au roi: la comtesse, de son côté, jugea prudent de continuer son voyage vers l'Égypte, où elle comptait de nombreux amis à la cour.
J'aurais dû vous dire d'abord que de plusieurs enfants qu'elle avait eus de Sa Majesté, elle avait emmené dans son exil un fils, son fils bien-aimé. La fertilité de l'Égypte ayant donné à ce fils plusieurs frères et sœurs, la comtesse lui laissa par un article particulier de son testament la fameuse fronde; et c'est de lui qu'elle m'est venue en ligne directe.
Mon arrière-arrière-grand-père, qui possédait cette fronde, et qui vivait il y a environ deux cent cinquante ans, fit, dans un voyage en Angleterre, la connaissance d'un poëte qui n'était rien moins que plagiaire, et n'en était que d'autant plus incorrigible braconnier; il s'appelait Shakespeare. Ce poëte, sur les terres duquel, par droit de réciprocité sans doute, les Anglais et les Allemands braconnent aujourd'hui impudemment, emprunta maintes fois cette fronde à mon père et tua, au moyen de cette arme, tant de gibier à sir Thomas Lucy, qu'il faillit encourir le sort de mes deux amis de Gibraltar. Le pauvre homme fut jeté en prison, et mon aïeul lui fit rendre la liberté par un procédé tout particulier vers la fin de sa vie à charge à elle-même. S'habiller, se déshabiller, manger, boire, accomplir enfin maintes autres fonctions que je n'énumérerai point, lui rendaient la vie insupportable. Mon aïeul la mit en état de faire tout cela selon son caprice, par elle-même ou par procuration. Et que pensez-vous que demanda mon père en récompense de ce signalé service?—la liberté de Shakespeare.—La reine ne put lui rien faire accepter de plus. Cet excellent homme avait pris le poëte en telle affection, qu'il eût volontiers donné une partie de sa vie pour prolonger celle de son ami.
Du reste, je puis vous assurer, messieurs, que la méthode pratiquée par la reine Élisabeth, de vivre sans nourriture, n'obtint aucun succès auprès de ses sujets, au moins auprès de ces gourmands affamés auxquels on a donné le nom de mangeurs de bœufs. Elle-même n'y résista pas plus de sept ans et demi, au bout desquels elle mourut d'inanition.