Disko essuya ses yeux et conduisit le We're Here au débarcadère de Wouverman, en donnant ses ordres à voix basse, tandis que la goélette faisait en se balançant le tour des remorqueurs amarrés, et que les gardes de nuit la hélaient de l'extrémité des jetées noires comme l'encre. Dominant l'obscurité et le mystère de leur marche, le continent—Harvey le sentait—l'entourait une fois de plus, avec ses milliers et milliers de gens endormis, la senteur de la terre après la pluie, et le bruit familier d'une locomobile de garage encore battante, qui toussotait toute seule dans une cour de décharge. Et toutes ces choses lui faisaient bondir le cœur et lui serraient la gorge tandis qu'il se tenait debout auprès de l'écoute de misaine. Ils entendirent le veilleur de nuit ronfler sur un phare flottant, et pénétrèrent dans un cul-de-sac de ténèbres qu'une lanterne, de chaque côté, éclairait faiblement; quelqu'un s'éveilla en bougonnant, leur lança une corde, et ils s'amarrèrent à un quai silencieux que flanquaient de grands hangars toiturés de tôle et pleins de vide chaud. Puis ils restèrent là sans plus de bruit.
Alors Harvey s'assit auprès de la roue, et sanglota, sanglota, comme si son cœur allait se briser. Et une grande femme, qui attendait assise sur une bascule, sauta dans la goélette et embrassa Dan sur la joue; car c'était sa mère, et elle avait vu le We're Here à la lueur des éclairs. Elle ne fit attention à Harvey que lorsqu'elle fut un peu remise, et que Disko lui eut raconté son histoire. Alors on se rendit tous ensemble chez Disko, comme le petit jour commençait à paraître; et jusqu'à ce que le bureau du télégraphe fût ouvert et qu'il pût télégraphier aux siens, Harvey Cheyne se sentit peut-être le garçon le plus abandonné qui fût en Amérique. Mais, chose curieuse, ni Disko, ni Dan ne semblèrent trouver mauvais qu'il pleurât.
Wouverman ne voulut pas accepter les prix de Disko, tant que celui-ci, sûr que le We're Here était au moins d'une semaine en avance sur n'importe quel autre bateau, ne lui eut pas donné quelques jours pour les digérer; aussi tout le monde s'en allait-il flâner par les rues, et l'on vit Long Jack arrêter le tramway de Rocky Neck, par principe, disait-il, jusqu'à ce que le conducteur acceptât de le voiturer pour rien. Pendant ce temps-là, Dan errait, son nez taché de son en l'air, plein de mystère à en craquer, et traitant sa famille du haut de sa grandeur.
«Dan, il faudra que je te corrige si tu continues, dit Troop d'un air pensif. Depuis que nous sommes à terre cette fois-ci, te voilà devenu beaucoup trop impertinent.
—Je le corrigerais dès maintenant s'il m'appartenait,» dit aigrement l'oncle Salters.
Lui et Pen prenaient pension chez les Troops.
«Oh, oh! dit Dan en se traînant avec l'accordéon tout autour de la petite cour de derrière, prêt à sauter de l'autre côté du mur si l'ennemi approchait. Papa, vous êtes libre de juger comme il vous plaît, mais rappelez-vous que je vous ai averti. C'est votre propre chair et votre propre sang qui vous ont averti! Ce ne sera pas ma faute à moi si vous vous êtes trompé, mais je serai sur le pont pour voir la tête que vous ferez. Et quant à vous, l'oncle Salters, le maître d'hôtel de Pharaon ne vous allait pas à la cheville! Attendez et vous verrez. Vous serez mis plus sens dessus dessous que votre trèfle sous la charrue, mais moi,—Dan Troop,—je verdirai comme un jeune laurier parce que je ne m'en suis pas tenu à ma seule opinion.»
Disko fumait dans toute la dignité d'un capitaine à terre, les pieds chaussés d'une superbe paire de pantoufles en tapisserie.
«Tu deviens aussi détraqué que le pauvre Harvey. Vous ne faites que ricaner, chuchoter et vous donner des coups de pied sous la table, au point qu'il n'y a plus de tranquillité dans la maison, dit-il.
—Il va y en avoir encore joliment moins bientôt, pour certaines gens, répliqua Dan. Attendez voir.»