—C'est l'Assemblée d'été. On lit tout haut les noms des marins noyés ou qui se sont égarés depuis la dernière fois, on fait des discours, on récite, et tout le reste. Puis, prétend Disko, les secrétaires des Sociétés d'Assistance s'en vont dans la cour se battre sur ce qu'on a ramassé. La vraie fête, dit-il, a lieu au printemps. Les ministres y mettent alors tous la main, et il n'y a pas de baigneurs par-là.
—Je comprends, dit Cheyne, avec la brillante et parfaite compréhension de quelqu'un qui est né et a été élevé pour l'orgueil de la cité. Nous resterons pour la fête, et partirons le soir.
—Je crois que je vais descendre jusque chez Disko pour l'engager à amener tout son monde avant qu'ils ne mettent à la voile. Il faudra naturellement que je me tienne avec eux.
—Oui, vraiment, il le faut? dit Cheyne. Moi, je ne suis qu'un pauvre baigneur, mais vous, vous êtes…
—Un Terre-Neuvas… un Terre-Neuvas pur sang!» cria Harvey par-dessus son épaule en sautant dans un tramway électrique.
Et Cheyne poursuivit sa route dans ses délicieux rêves d'avenir.
Disko n'avait rien à voir avec les réunions publiques où l'on fait appel à la charité, mais Harvey déclara que la journée perdrait tout son charme, en ce qui le concernait personnellement, si ceux du We're Here en étaient absents. Alors Disko fit ses conditions. Il avait entendu dire—c'était étonnant comme le long de la côte on était au courant de tout ce qui se passait dans le monde—il avait entendu dire qu'une «femme de théâtre de Philadelphie» devait prendre part à la représentation; et il soupçonna qu'elle pourrait leur servir la chanson «Skipper Ireson's Ride». Pour lui, il n'avait pas plus à voir avec les femmes de théâtre qu'avec les baigneurs; mais la justice est la justice, et quoique, à lui-même, le pied lui eût une fois manqué (ici Dan ricana) en matière de jugement, il ne fallait pas que cette chose-là eût lieu. C'est ainsi que Harvey revint à East Gloucester, et employa une demi-journée à expliquer à une actrice dont la royale réputation s'étendait sur les deux côtes, et que l'affaire amusa fort, la profondeur de la bévue qu'elle allait commettre. Elle reconnut que c'était justice, comme Disko l'avait dit.
Cheyne savait grâce à une vieille expérience comment les choses se passeraient; mais tout ce qui était réunion publique était un véritable aliment pour l'esprit de cet homme. Il vit les tramways électriques se hâter vers l'Ouest, dans le petit brouillard de chaleur matinal, remplis de femmes en claires toilettes d'été, et d'hommes au visage pâle en chapeaux de paille, frais échappés à leurs pupitres de Boston; la pile de bicyclettes à l'extérieur de la poste; l'allée et venue des fonctionnaires affairés se congratulant l'un l'autre; le coup de fouet et le balaiement lents de l'étamine dans l'air lourd; et l'homme d'importance qui, armé d'un tuyau, inonde le trottoir de brique.
«La maman, dit-il soudain, est-ce que vous ne vous rappelez pas… après que Seattle eût été incendiée… et qu'ils la firent remarcher?»
Mrs Cheyne fit signe que oui, et laissa tomber un regard de critique sur la rue tortueuse. Comme son mari, elle avait l'habitude de ces assemblées, à force de parcourir l'Ouest, et les comparait l'une avec l'autre. Les pêcheurs commençaient à se mêler à la foule autour de l'Hôtel de ville—des Portugais aux joues bleues, leurs femmes la tête nue pour la plupart ou enveloppée d'un châle; des gens de la Nouvelle-Écosse à l'œil clair, et d'autres des provinces maritimes; des Français, des Italiens, des Suédois et des Danois, avec les équipages étrangers de goélettes faisant le cabotage; et partout des femmes en noir, qui se saluaient d'un air de sombre orgueil, car c'était leur grand jour. Et il y avait tous les ministres de diverses croyances—pasteurs de congrégations puissantes et dorées sur tranche, venus au bord de la mer pour se reposer, aussi bien que simples bergers du travail régulier—depuis les prêtres de l'église sur la montagne jusqu'aux ex-marins luthériens à la barbe en broussaille, camarades de mer avec les hommes d'une vingtaine de bateaux. Il y avait les propriétaires de services de goélettes, lesquels apportaient aux sociétés une large part de contribution, et de petits personnages dont les quelques pauvres bateaux étaient hypothéqués jusqu'à la pomme des mâts, aussi bien que des banquiers et des agents d'assurances maritimes, des capitaines de remorqueurs et de bateaux-citernes, des gréeurs, des ajusteurs, des déchargeurs, des saleurs, des constructeurs, et des tonneliers, et toute la population mêlée des quais.