—Pourquoi, nom d'un tonnerre, ces mousses de malheur ne nous ont-ils pas dit que vous aviez commencé? dit l'oncle Salters, en traînant la jambe jusqu'à sa place à la table. Dan, voilà un couteau qui a la mâchoire édentée.
—Si ça ne vous réveille pas quand on jette l'ancre, je vous recommande de prendre un mousse à votre compte, dit Dan en tâchant de se reconnaître dans l'obscurité, par-dessus les baquets pleins de «trawl» amarrés à l'abri du roufle. Oh! Harvey, voudrais-tu faire un saut jusqu'en bas et nous rapporter de la boëtte?
—Celle-ci fera l'affaire, dit Disko. J'imagine que la boëtte fraîche rendra plus, au train dont vont les choses.»
Cela voulait dire que les mousses devaient boëtter avec des issues choisies de morue au fur et à mesure qu'on nettoyait le poisson,—un progrès sur l'opération qui consistait à patauger les mains nues dans les petits barils de boëtte à fond de cale. Les baquets étaient pleins de ligne proprement enroulée, portant de distance en distance un gros hameçon; et pour faire l'essai de chacun de ces hameçons et les boëtter, comme pour disposer la ligne amorcée de façon à la faire filer en toute liberté lorsqu'on la lançait du doris, il fallait savoir. Dan s'en tirait dans l'obscurité, sans même regarder et, tandis que Harvey se prenait les doigts dans les hameçons et se désolait de sa malchance, les hameçons volaient entre les siens comme les aiguilles à tricoter sur le sein d'une vieille fille.
«J'aidais à boëtter le «trawl» à terre avant de savoir bien marcher, dit-il. Mais c'est tout de même un idiot de travail. Eh! papa. (Il cria du côté du panneau où Disko et Tom Platt étaient en train de saler.) Combien de baquets comptez-vous qu'il faudra?
—Trois environ. Dépêchons!
—Il y a trois cents brasses de «trawl» à chaque baquet, expliqua Dan; c'est plus que suffisant pour mettre dehors ce soir. Haï! Maladroit que je suis. (Il mit son doigt dans sa bouche pour le sucer.) Je te le dis, Harvey, il n'y aurait pas dans tout Gloucester assez d'argent pour me louer et m'embarquer sur un vrai trawler[16]. C'est peut-être du progrès, mais, à part cela, c'est le plus sale et le plus dégoûtant des métiers.
[16] Le mot «trawler» passé dans la langue française désigne le bateau spécialement affecté à la pêche dite à la corde ou au trawl.
—Je me demande ce que nous faisons, si ce n'est pas de la vraie pêche au «trawl», dit Harvey d'un ton maussade. J'ai les doigts en lambeaux.
—Bah! c'est justement une des damnées expériences de papa. Il ne pêche pas au «trawl», à moins qu'il n'y ait pour cela de tout à fait bonnes raisons. Papa s'y connaît. C'est pourquoi il boëtte comme il fait. Nous allons l'avoir plein à craquer quand nous le tirerons, ou nous ne verrons pas une nageoire.»