En route donc pour Rangoon, à bord du Madura !
Descendez avec moi l’Hughli et tâchez de comprendre quelque chose à l’existence que mènent les pilotes, ces hommes étranges qui paraissent ne connaître la terre ferme que pour la voir du fleuve.
— Et j’ai remonté le long de la Berge du Nord, avec six pouces d’eau sous moi, et avec une mousson soufflant du sud-ouest et sans plus savoir que les morts… en paradis… où je le conduisais, — dit une voix de basse.
— Hé !… A quoi pouvez-vous vous attendre ? dit une autre. Il ne faudrait pas partout des feux à occultation. Qu’on me donne un feu rouge avec deux éclipses pour marquer un endroit dangereux. Cet Hughli est le pire fleuve du monde. Tenez, au large du bas Gasper, pas plus tard que l’année passée…
— Et puis voyez comme le gouvernement vous traite…
Le pilote de l’Hughli est un homme.
Il se peut qu’il parle grec dans l’exercice de sa profession, mais il est capable de jurer après le Gouvernement comme s’il était un civil affranchi de tout engagement.
La vie qu’il mène est pénible, mais il abonde en récits étranges, et si on le traite avec les égards convenables, il condescendra peut-être à vous en conter quelques-uns.
Quand il a servi six ans sur le fleuve, en qualité de « cabot » et qu’il n’est ni mort, ni décrépit, il peut, je crois, gagner plus de cinquante roupies en faisant franchir le parcours, à raison de douze milles à l’heure, par un navire de deux mille tonnes qui porte quelques centaines de passagers.
Puis, il sort par la coupée, chargé de nos dernières lettres d’amour, et il va et vient sur un esquif dans l’estuaire, en quête d’un autre steamer qui remonte le fleuve.