Voilà ce que c’est que de se faire d’avance un programme de voyage bien défini.
J’ai dit que je me rendrais tout droit de Rangoon à Penang.
Et maintenant nous voici au large de Moulmeïn dans un steamer tout neuf qui n’a pas l’air de se rendre à une destination bien arrêtée.
Pourquoi irait-il à Moulmeïn ? C’est un mystère. Mais comme tous les gens qui sont de ce bord sont comme moi des flâneurs, personne n’est mécontent.
Figurez-vous une équipe de passagers pour lesquels le temps ne compte pas, qui ne désirent pas autre chose que trois repas par jour, et pas d’autres émotions que celles que produit de temps à autre la vue d’un cafard.
Moulmeïn est situé en amont de l’embouchure d’un fleuve qui devrait traverser l’Amérique du Sud, et une variété infinie de lascifs bateaux indigènes semble s’être installée à demeure en cet endroit.
De vilains steamers chargeurs que les initiés appellent : « les chemineaux de Geordie » grondent et crachent leur fumée aux belles collines qui dominent le port, et les vaisseaux de ligne de l’Inde, aux flancs ventrus, se meuvent lourdement près des côtes.
Les visiteurs sont rares à Moulmeïn, si rares que bien peu de navires, en dehors des vaisseaux de transports, trouvent quelque avantage à s’éloigner de la côte.
Je vous dirai, d’une façon froidement confidentielle, que Moulmeïn n’est pas du tout une cité de notre planète.
Sindbad le Marin, si vous vous en souvenez, y passa lors de ce mémorable voyage où il découvrit le cimetière des éléphants.