Quand cette somme fabuleuse revient doublée, à son propriétaire, le perdant n’est pas loin de se casser le front contre la table, pour manifester sa reconnaissance.

— Très immoral, ce jeu-là ? On pourrait perdre cinq roupies si on commençait à jouer au coucher du soleil, et que l’on continuât pendant toute la nuit. Est-ce que vous ne jouez pas au whist, de temps en temps ?

— Ah ! si nous vous promenons, ce n’est pas pour que vous tourniez notre admiration en blague. On peut perdre autant qu’on veut et se battre tout aussi bien, et quand on perd tout son argent, on vole pour en gagner davantage. Le Chinois a une passion folle pour les jeux de hasard et la moitié de ses crimes viennent de là. Il faut enrayer cela. Nous voici à Bentinck-Street, et en quelques minutes une voiture vous ramènera au Grand Hôtel d’Orient… Les Temples à idoles locales. Oh ! oui. Si vous tenez à voir d’autres horreurs, le surintendant Lamb vous emmènera dans sa tournée demain à cinq heures du soir. Bonne nuit !

Le Policier s’en va.

Quelques minutes plus tard, me voici dans le quartier respectable de l’ancienne rue du Conseil, au bout de laquelle est l’édifice rébarbatif de l’Église libre.

Tout ce qu’il y a d’honnête à Calcutta est au lit ! le dernier tram est passé et la paix de la nuit s’étend sur l’Univers.

Serait-il sage et raisonnable de grimper au haut du clocher de cette Église, et de crier : « O vrais croyants, la décence est une supercherie, un masque. Il n’y a rien de propre, rien de propre sous les étoiles, et nous allons à la perdition tous ensemble. Amen ! »

Tout bien considéré, ce ne serait pas sage, car le clocher est glissant, la nuit est chaude, et la Police s’est fait un devoir spécial d’avertir son protégé de ne pas se laisser entraîner trop loin par la vue d’horreurs qu’on ne peut décrire telles quelles ni par allusion.

— Bonne nuit, dit le Policeman qui arpente le pavé en face du Grand Hôtel d’Orient.

Et il hoche la tête d’un air agréable, pour montrer qu’il est le représentant de la Loi et de la Paix, et que la Cité de Calcutta n’a rien à craindre d’elle-même pour le moment.