— Un homme. J’le connais ni d’Ève ni d’Adam. Soûl, j’suppose. Dieu m’soit témoin que j’dis la vérité ! Est-ce que Miss Eva est ici ? J’peux pas voir, sous la serviette. J’suis fichue, Miss Eva. Faites excuse si j’vous donne pas une poignée de main, mais j’suis pas forte, et c’est quatre pence pour l’bouillon de Mrs. Imeny, et c’que vous pouvez y donner pour emmaillotter l’enfant. Ça a toujours des marmots, ces gens-là. C’est pas à moi à parler, vu qu’mon homme, à moi, m’a jamais approchée v’là bien deux ans, sans quoi j’aurais fait comme les autres ; mais i’ m’a jamais approchée… jamais… Y a un homme qu’est venu et qui m’a battue sur la tête, et à coups de pieds, Miss Eva ; tellement qu’c’était juste la même chose que si j’avais eu un mari, n’est-ce pas ? Le livre est dans l’tiroir, Mister Hanna, et bien en ordre, et j’n’ai jamais livré un penny du dépôt — pas un penny. R’gardez sous la commode — tout c’qui n’a pas été dépensé c’te semaine est là… Et, Miss Eva, n’portez donc p’us c’grand capistra gris. J’vous ai préservée d’la diptirie, et — et j’n’y tenais pas p’us qu’ça, mais le pasteur a dit qu’i’ l’fallait. J’me serais mise avec lui plutôt qu’avec n’importe qui, sans Tom qu’est venu, et alors — vous comprenez, Miss Eva, Tom n’est jamais r’venu d’puis deux ans, et j’l’ai pas davantage r’vu. J’en prends Dieu à témoin. Pouvez-vous entendre ? Mais vous deux, allez-y donc, et arrêtez l’jour d’la noce. J’ai souvent désiré qu’il en retourne autrement, mais i’ va sans dire qu’c’était pas pour des gens d’mon espèce. Si Tom était r’venu, c’qu’i’ n’a jamais fait, j’aurais été comme les autres — six pence pour l’bouillon du bébé, et un shilling pour l’ensevelir. Vous l’avez vu dans l’livre, Mister Hanna. V’là comme ça s’passe ; et i’ va sans dire qu’vous n’pouviez jamais avoir rien à faire avec moi. Mais une femme, ça désire c’que ça sait voir, et n’ayez aucune crainte sur lui, Miss Eva. J’l’ai vu su’son visage des fois et des fois — des fois et des fois… Qu’on fasse un enterrement de quatre livres dix shillings — avec un drap mortuaire. »

Ce fut un enterrement de sept livres quinze shillings, et tout Gunnison Street sortit pour lui faire honneur. Tout, à part deux personnes : car la mère de Louison la Fayote s’aperçut qu’une Force s’en était allée, lui laissant libre accès aux crèmes. Aussi lorsque s’éloigna le roulement des voitures, le chat, sur le seuil de la porte, entendit-il la plainte de la prostituée mourante qui ne parvenait pas à mourir :

« Oh, maman, maman, tu’n’vas donc pas m’quitter même la cuiller à lécher ! »

LES GÉMEAUX

Grande est la justice de l’Homme Blanc — plus grande la puissance d’un mensonge.

(Proverbe indigène.)

La voici, votre Justice Anglaise, Protecteur du Pauvre ! Regardez mon dos et mes reins frappés à coups de bâtons — et de lourds bâtons ! Je ne suis qu’un pauvre homme, et il n’est point de justice dans les Tribunaux.

Nous étions deux, nés d’un même accouchement ; mais je vous jure que j’étais né le premier, et que Ram Dass est le plus jeune de trois bonnes gorgées d’air. L’astrologue l’a déclaré, et c’est écrit dans mon horoscope — l’horoscope de Durga Dass.

Or, nous nous ressemblions — moi et mon frère, qui est une brute sans honneur — nous nous ressemblions à ce point que personne ne savait, ensemble ou séparés, qui était Durga Dass. Je suis un Mahajun de Pali en Marwar, et un honnête homme. Ceci est vrai parler. Une fois parvenus à l’âge viril, nous quittâmes la maison de notre père, à Pali, et allâmes au Punjab, où c’est tous des lourdauds et de vrais enfants de bourriques. Nous ouvrîmes boutique ensemble dans Isser Jang — moi et mon frère — près de la grande citerne où le camp du gouverneur tire de l’eau. Mais Ram Dass, qui est sans loyauté, me chercha querelle, et nous fûmes divisés. Il prit ses livres, ses pots, et sa Marque, et se fit bunnia — prêteur sur gages — dans la longue rue d’Isser Jang, près de la barrière de la route qui va à Montgomery. Ce ne fut pas ma faute si nous nous arrachâmes l’un à l’autre le turban. Je suis un Mahajun de Pali, et je parle toujours vrai parler. Ce fut Ram Dass, le larron et le menteur.

Or, personne, pas même les petits enfants, ne pouvait à première vue savoir qui était Ram Dass et qui était Durga Dass. Mais tous les gens d’Isser Jang — puissent-ils mourir sans fils ! — disaient que nous étions des voleurs. Ils employaient beaucoup de mauvais parler, mais je prélevais de l’argent sur leurs bois de lit et leurs marmites, la récolte sur pied et le veau à naître, depuis la citerne du grand square jusqu’à la barrière de la route de Montgomery. C’étaient des imbéciles, ces gens — pas bons à couper les ongles de pied d’un Marwari de Pali. Je leur prêtai à tous de l’argent. Un peu, rien qu’un tout petit peu — ici un pice et là un autre pice. Dieu m’est témoin que je suis un pauvre homme ! L’argent est tout resté avec Ram Dass — puissent ses fils se changer en chrétiens et sa fille n’être qu’un feu ardent et une honte pour la maison de génération en génération ! Puisse-t-elle mourir non mariée, et être la mère d’une multitude de bâtards ! Que la lumière s’éteigne dans la maison de Ram Dass, mon frère ! C’est chose pour quoi je prie deux fois par jour — avec des offrandes et des charmes. Voici comment le mal débuta. Nous partageâmes entre nous la ville d’Isser Jang, mon frère et moi. Il y avait au delà des portes un propriétaire, lequel habitait à un mille à peine sur la route qui mène à Montgomery, et son nom était Muhammad Shah, fils d’un Nawab. C’était un grand diable, et il buvait du vin. Tant qu’il y eut des femmes en sa maison, ainsi que du vin et de l’argent pour les fêtes de mariage, il se tint en gaîté et s’essuya la bouche. Ram Dass lui prêta de l’argent, un lack ou un demi-lack — comment savoir ? — et tant qu’on lui prêta de l’argent, le propriétaire ne s’inquiéta pas de ce qu’il signait.

Les gens d’Isser Jang constituaient mon lot, et le propriétaire ainsi que les suburbains constituaient le lot de Ram Dass ; car ainsi en avions-nous arrangé. C’était moi le pauvre, attendu que les gens d’Isser Jang étaient sans opulence. Je faisais ce que je pouvais, mais Ram Dass n’avait qu’à attendre à la porte du jardin du propriétaire, et à lui remettre l’argent, prenant les reconnaissances des mains de l’intendant.