Durant l’automne de l’année qui suivit ces prêts, Ram Dass dit au propriétaire : « Payez-moi mon argent. » Sur quoi le propriétaire le couvrit d’injures. Mais Ram Dass alla devant les Tribunaux avec les papiers et les reconnaissances — tout en règle — et obtint des ordonnances contre le propriétaire ; et le nom du gouvernement était en travers des timbres des ordonnances. Ram Dass prit champ par champ, manguier par manguier, citerne par citerne ; introduisant dans la place ses gens à lui — débiteurs de la banlieue d’Isser Jang — pour cultiver les récoltes. C’est ainsi qu’il s’insinua peu à peu dans la propriété, car il avait les papiers, et le nom du gouvernement était en travers des timbres, au point que ses gens finirent par détenir les récoltes pour lui sur toutes les faces de la grande maison blanche du propriétaire. C’était fort bien ; mais quand le propriétaire s’aperçut de cela, il fut fort en colère et maudit Ram Dass à la manière des Mahométans.
De quelle sorte le propriétaire était en colère, mais Ram Dass riait et réclamait encore des champs, comme il était écrit sur les reconnaissances. C’était dans le mois de Phagun. Je pris mon cheval et m’en allai parler à l’homme qui fabrique des bracelets de laque sur la route de Montgomery, à cause qu’il me devait une dette. Devant moi, sur son cheval, se trouvait mon frère Ram Dass. Et lorsqu’il me vit, il tourna de côté dans les hautes récoltes, car il y avait de la haine entre nous. Et je continuai mon chemin jusqu’à ce que j’arrivasse aux buissons d’orangers près de la maison du propriétaire. Les chauves-souris voletaient et la fumée du soir rasait la campagne. Là vinrent à ma rencontre quatre hommes — rodomonts et mahométans — le visage enveloppé, qui empoignèrent la bride de mon cheval et s’écrièrent : « C’est Ram Dass ! Battons-le ! » Et ils me battirent avec leurs bâtons — de lourds bâtons tout entourés de fil de fer au bout, arme en usage chez ces porcs de Punjabis — jusqu’au moment où, ayant crié grâce, je tombai sans connaissance. Mais ces éhontés me battirent encore, disant : — « Oh, Ram Dass, voici vos intérêts — bien pesés, bien comptés dans votre main, Ram Dass. » Je criai à tue-tête que je n’étais pas Ram Dass, mais Durga Dass, son frère ; encore ne m’en frappèrent-ils que davantage, et ce ne fut que lorsque je devins incapable de pousser un cri qu’ils me laissèrent. Mais je vis leurs visages. Il y avait Elahi Baksh, qui court sur le côté du cheval blanc du propriétaire, et Nur Ali, le gardien de la porte, et Wajib Ali, le cuisinier si robuste, et Abdul Latif, l’homme de courses — tous de la maison du propriétaire. Ces choses, je peux les jurer sur la queue de la Vache si besoin est, mais — Ahi ! Ahi ! — ç’a été déjà juré, et je suis un pauvre homme dont l’honneur est perdu.
Quand ces quatre bandits s’en furent allés en riant, mon frère Ram Dass sortit des récoltes et pleura sur moi comme sur un mort. Mais j’ouvris les yeux, et le priai de m’avoir de l’eau. Lorsque j’eus bu, il me porta sur son dos, et par des chemins de traverse m’amena dans la ville d’Isser Jang. Mon cœur, en cette heure-là, était tourné vers Ram Dass, mon frère, à cause de sa tendresse, et je perdis mon inimitié.
Mais un serpent est un serpent tant qu’il n’est pas mort ; et un menteur est un menteur tant que le jugement des Dieux ne s’est pas emparé de son talon. J’eus tort en cela que j’eus foi en mon frère — le fils de ma mère.
Quand nous fûmes arrivés en sa maison et que je fus un peu revenu à moi, je lui racontai mon histoire, à quoi il répondit : « Sans doute, c’est moi qu’ils voulaient battre. Mais les Tribunaux siègent et la Justice du Sirkar plane au-dessus de tout ; rends-toi donc devant les Tribunaux une fois le mal passé.
Or, lorsque nous avions quitté Pali, au temps jadis, il était advenu une famine qui s’étendit de Jeysulmir à Gurgaon et toucha Gogunda au sud. A ce moment-là, la sœur de mon père s’en vint vivre avec nous à Isser Jang ; car un homme doit avant tout veiller à ce que les siens ne meurent pas de besoin. Quand arriva la querelle entre nous deux, la sœur de mon père — une maigre chienne édentée — déclara que c’était Ram Dass qui avait raison, et s’en alla avec lui. En ses mains — à cause qu’elle connaissait la médecine et quantité de remèdes — Ram Dass, mon frère, me remit affaibli par les coups et grandement meurtri jusqu’à rendre le sang par la bouche. Au bout de deux jours de maladie la fièvre me prit ; et j’ajoutai la fièvre à la note dressée dans ma tête contre le propriétaire.
Les Punjabis d’Isser Jang sont tous fils de Bélial et d’une ânesse ; mais ce sont de fort bons témoins, qui portent témoignage sans broncher, quoi que puissent dire les plaideurs. J’achèterais des témoins à la douzaine, et tout le monde déposerait non seulement contre Nur Ali, Wajib Ali, Abdul Latif et Elahi Baksh, mais contre le propriétaire, en déclarant que lui-même du haut de son cheval blanc avait appelé ses gens pour me battre ; et encore qu’ils m’avaient dépouillé de deux cents roupies. Pour le dernier témoignage je remettrais un peu de sa dette à l’homme qui vendait les bracelets de laque, et il déclarerait qu’il avait remis l’argent en mes mains, et avait assisté de loin au vol, mais que, pris de peur, il s’était sauvé. Ce plan, je l’exposai à mon frère Ram Dass ; et il déclara que la combinaison était bonne, et me souhaita de me consoler et de tâcher de me remettre sur pied le plus promptement possible. Mon cœur était ouvert à mon frère durant ma maladie, et je lui donnai les noms de ceux que je comptais appeler comme témoins — tous gens me devant de l’argent, ce dont le magistrat sahib ne pouvait avoir connaissance, pas plus que le propriétaire. La fièvre demeura en moi, et, après la fièvre, je fus pris de coliques et de tranchées on ne peut plus terribles. A ce moment-là je crus que ma fin était proche, mais je sais maintenant que c’est celle qui me donna les médecines, la sœur de mon père — une veuve au cœur de veuve — qui avait provoqué ma seconde maladie. Ram Dass, mon frère, m’assura que ma maison était close et fermée à clef, et m’apporta la grosse clef de la porte ainsi que mes livres, en même temps que tout l’argent qui était dans ma maison — jusqu’à l’argent qui était caché sous le plancher ; car j’étais en grande frayeur que les voleurs ne s’introduisissent de force et ne se missent à fouiller. Je parle vrai parler : il n’y avait que fort peu d’argent chez moi. Peut-être dix roupies — peut-être vingt. Comment dire ? Dieu m’est témoin que je suis un pauvre homme.
Une nuit, alors que j’avais raconté à Ram Dass tout ce que j’avais dans le cœur au sujet du procès que je comptais intenter au propriétaire, et que Ram Dass avait dit s’être arrangé avec les témoins, me donnant leurs noms par écrit, je fus pris à nouveau d’un grand mal, et ils me mirent sur le lit. Quand j’allai un peu mieux — je ne peux dire combien de jours plus tard — je m’informai de Ram Dass, et la sœur de mon père me déclara qu’il était allé à Montgomery au sujet d’un procès. Je pris médecine et dormis très profondément sans m’éveiller. Quand j’eus les yeux ouverts, une grande tranquillité régnait dans la maison de Ram Dass, et personne ne répondit lorsque j’appelai — pas même la sœur de mon père. Cela me remplit de crainte, car je ne savais pas ce qui était arrivé.
Prenant un bâton en la main, je sortis lentement et finis par arriver au grand carrefour près de la citerne, et mon cœur était brûlant en moi contre le propriétaire à cause de la souffrance que me coûtait chacun de mes pas.
J’appelai Jowar Singh, le menuisier, dont le nom était le premier de ceux qui devaient déposer contre le propriétaire, et lui dis : « Toutes choses sont-elles prêtes, et savez-vous ce qu’il faut dire ? »