— Qui a parlé de mordre ? Je ne joue pas les apaches. C’est le jeu que je joue. »

Les Archanges s’en vinrent comme un loup sur la bergerie, attendu qu’ils étaient fatigués de football et avaient soif de polo. On leur en servit, du polo. A peine s’était-on remis au jeu que Lutyens frappa sur une balle qui s’en venait rapidement vers lui, et que cette balle, comme il arrive parfois, monta en l’air avec le bruissement d’une perdrix effarouchée. Shikast l’entendit, mais sur le moment ne put la voir, quoiqu’il regardât partout et même en l’air, comme le lui avait appris le Chat Maltais. L’ayant enfin aperçue dans le ciel et devant lui, il se précipita avec Powell, de toute la vitesse de ses jambes. Ce fut alors que Powell, personnage d’ordinaire calme et pondéré, se trouva inspiré et tenta un coup parfois suivi de succès dans un tranquille après-midi de longue pratique. Il prit son stick des deux mains, et, se dressant tout debout sur ses étriers, frappa au petit bonheur à tour de bras dans l’air, comme on fait à Munipore. Il y eut comme une seconde de stupeur, après quoi des quatre coins du terrain partit un hurlement d’enthousiasme et de plaisir comme la balle filait droit (on eût pu voir les Archanges étonnés plonger sur leurs selles pour se tenir à l’abri de la trajectoire, tout en la regardant, la bouche ouverte), et des balustrades où se tenait la musique militaire des Skidars s’éleva jusqu’à bout de souffle le piaulement des cornemuses.

Shikast entendit le coup ; mais il entendit la tête du stick, dans le même moment, voler en éclats. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf poneys sur mille, faisant feu des quatre pieds, fussent partis après la balle, avec un joueur inutile pour leur tirer sur le mors ; mais Powell connaissait Shikast comme Shikast connaissait Powell, et dès l’instant où le poney sentit la jambe droite de son cavalier bouger d’un rien sur le quartier de la selle, il piqua droit sur les limites où un officier indigène agitait frénétiquement un stick de rechange. Les cris n’étaient pas éteints, que de nouveau Powell était armé.

Une fois déjà dans sa vie le Chat Maltais avait entendu exactement le même coup partir de dessus son propre dos, et avait mis à profit la confusion qui en résultait. Cette fois, il agit par expérience, et, laissant Bambou garder le goal en cas d’accident, arriva comme un éclair à travers les autres, tête et queue basses, Lutyens debout sur ses étriers pour l’alléger, — fila toujours, avant que l’autre côté se rendît compte de ce qui se passait, et faillit piquer une tête entre les poteaux des Archanges, tandis qu’il ne restait plus à Lutyens qu’à pousser la balle après un galop de cent cinquante mètres en droite ligne. S’il était une chose dont s’enorgueillît plus que d’une autre le Chat Maltais, c’était de cette prompte échappée de flèche à travers le terrain. Il n’était pas de l’école de ceux qui promènent la balle autour du champ, à moins qu’on eût clairement le dessous. Après cela, ils accordèrent aux Archanges cinq minutes de football, ce football que déteste un poney rapide, tout poney de prix, parce que cela l’énerve.

Qui Êtes-Vous se montra en cette façon de jouer meilleur même que Polaris. Il ne permit pas à la balle de s’échapper, et se fourra joyeusement dans la mêlée comme s’il mettait le nez dans la mangeoire à la recherche de quelque bon morceau. Quant au petit Shikast, il bondit sur la balle dès qu’elle se trouva dégagée, et chaque fois qu’un poney des Archanges s’imagina de la suivre, Shikast se trouvait là, debout sur elle, demandant ce qu’on voulait.

« Si nous pouvons tenir jusqu’à la fin de ce quart, dit le Chat Maltais, je me fiche du reste. Ne vous esquintez pas. Laissez-les suer pour nous. »

Sur quoi les poneys, ainsi que leurs cavaliers l’expliquèrent plus tard, « se refermèrent ». Les Archanges les maintinrent la bride serrée sur le devant de leur goal, ce qui acheva d’enlever aux petites bêtes ce qui leur restait de sang-froid ; elles se mirent alors à ruer pendant que les hommes faisaient échange de compliments et taquinaient les jambes de Qui Êtes-Vous, lequel serra les dents, mais resta où il était ; et la poussière plana comme un arbre sur la mêlée jusqu’à la fin de ce quart on ne peut plus brûlant.

On trouva les poneys fort excités et pleins de confiance lorsqu’ils retournèrent auprès de leurs saïs, et il fallut au Chat Maltais les avertir qu’on touchait au plus difficile de la partie.

« Voici que nous allons, nous autres, dit-il, rentrer tous dans le jeu pour la seconde fois, tandis qu’ils font sortir de nouveaux poneys. Vous allez vous croire en état de galoper et vous apercevoir qu’il n’y a pas mèche ; sur quoi vous allez vous faire de la bile.

— Mais deux goals à rien, c’est une diable d’avance, repartit Cendrillon, en faisant des manières.