Le poney aux œillères noires arriva comme un faucon, avec deux des siens derrière lui, et l’œil de Benami brilla comme ils disputaient ensemble de vitesse. La question était de savoir lequel des deux poneys céderait la place à l’autre, chacun des cavaliers parfaitement consentant à risquer une chute pour la bonne cause. Le noir, que ses œillères avaient presque rendu fou, se fiait à son poids et à sa fougue ; mais Benami, lui, savait comment l’employer, son poids, et comment la régler, sa fougue. Ils se rejoignirent, et ce ne fut plus que poussière. Le noir gisait sur le flanc, hors d’haleine. Le Lapin était à cent mètres de là, en haut du terrain avec la balle, et Benami se trouvait assis. Il avait glissé sur une longueur de près de dix mètres, mais il avait eu sa revanche, et resta donc assis de la sorte, en claquant des narines, jusqu’à ce que le poney noir se levât.
« Voilà ce que vous y gagnez, avec votre intervention. Vous en faut-il davantage ? » demanda Benami.
Et il plongea dans le jeu. Il n’y eut rien de fait, attendu que, malgré les corrections que lui administrait Macnamara toutes les fois qu’il en trouvait le temps, Faiz Ullah ne voulait pas galoper. Toutefois, la chute du poney noir avait fortement impressionné ses compagnons, ce qui empêcha les Archanges de profiter de la mauvaise allure de Faiz Ullah.
Mais, comme le déclara le Chat Maltais, lorsqu’on annonça la fin de la reprise et que les quatre poneys s’en revinrent tout soufflants et dégouttants de sueur, Faiz Ullah eût dû se voir poursuivi à coups de pied tout autour d’Umballa. Si, la prochaine fois, il ne se conduisait pas mieux, le Chat Maltais promit de lui arracher par la racine sa jolie queue d’arabe pour la lui manger.
Le temps manqua pour causer, car on appelait la troisième équipe.
Le troisième quart d’une partie est généralement le plus chaud, attendu que chaque clan adverse s’imagine que l’autre est exténué ; et c’est le moment où en général la victoire dépend de chaque coup que l’on porte.
Lutyens prit d’un mot et d’une caresse possession du Chat Maltais, car il le prisait plus que tout au monde. Powell eut Shikast, un petit rat gris sans race et sans manières en dehors du polo ; Macnamara monta Bambou, le plus grand du team, et Hughes prit Qui Êtes-Vous, autrement dit l’Insecte. On supposait à ce dernier du sang australien dans les veines, mais il avait l’air d’un tréteau, et on eût pu lui taper sur les jambes avec une barre de fer sans lui faire de mal.
Ils s’en allèrent à la rencontre de la fine fleur du team des Archanges, et lorsque Qui Êtes-Vous aperçut les jambes élégamment bottées de ces derniers et leurs belles robes satinées, il grimaça un sourire à travers sa bride amincie par l’usure.
« Ma parole ! dit-il, il faut leur faire faire un peu de football. Ces messieurs ont besoin de recevoir une frottée.
— Pas mordre, déclara le Chat Maltais sous forme d’avis, attendu que Qui Êtes-Vous passait pour s’être, une ou deux fois dans sa carrière, oublié de cette façon-là.