De l’arc-boutant je glissai en eau profonde, et derrière moi arriva le courroux de la rivière. J’entendis sa voix et le cri que poussa le milieu du pont dans l’instant où il quittait les piles et plongeait, et je n’eus plus connaissance de rien jusqu’à ce que ma tête émergeât au centre du déluge. J’étendis la main pour nager, et voici qu’elle tomba sur les cheveux nattés d’une autre tête d’homme. Il était mort, car nul, à part moi, le Fort du Barhwi, ne pouvait vivre dans un pareil courant. Il était mort depuis deux grands jours, car il flottait haut, en se balançant, et me servit de soutien. Je me pris alors à rire, tenant pour certitude que je La verrais encore et n’aurais point de mal ; et j’entortillai mes doigts dans les cheveux de l’homme, car j’étais grandement épuisé, et nous descendîmes le courant de conserve — lui le mort et moi le vivant. Privé de ce secours j’eusse coulé : j’avais froid dans les moelles, et la chair ridée, pour ainsi dire, en pâte autour des os. Mais n’avait point peur celui qui avait éprouvé la rivière au fort de sa puissance ; et je le laissai aller où il voulait. A la fin nous vînmes au pouvoir d’un courant de côté qui se dirigeait vers la rive droite, et je tâchai, à l’aide de mes pieds, de me maintenir avec lui. Mais l’homme mort manœuvrait difficilement dans le tourbillon, et je craignais que, frappé par quelque branche, il ne s’enfonçât. Des têtes de tamaris me balayèrent les genoux, et je m’aperçus que nous étions parvenus dans l’eau qui inondait les récoltes ; et, après, je laissai retomber mes jambes, et sentis le fond — le sommet d’un champ — et, après, l’homme mort s’arrêta sur un tertre sous un figuier, et je tirai mon corps de l’eau, la joie au cœur.
Le Sahib sait-il où le clapot de la crue, en remontant, m’avait porté ? Au tertre qui sert de marque de limitation est au village de Pateera ! Là même. Je tirai l’homme mort sur l’herbe, en reconnaissance du service qu’il m’avait rendu, et aussi parce que j’ignorais si je n’aurais pas encore besoin de lui. Puis je m’en allai, en poussant à trois reprises le cri du chacal, à l’endroit convenu, lequel se trouvait près de l’étable de la maison du chef. Mais là était déjà l’Aimée, à genoux et toute en larmes. Elle craignait que la crue n’eût balayé ma hutte au Gué du Barhwi. Lorsque j’arrivai doucement à travers l’eau qui me montait aux chevilles, elle pensa que c’était une ombre, et fut sur le point de s’enfuir ; mais je l’entourai de mes bras, et… je n’étais point une ombre, en ce temps-là, quoique maintenant je sois un vieil homme.
Je lui racontai l’histoire de la rupture du Pont du Barhwi, et elle déclara que j’étais plus grand qu’un mortel, car nul ne peut traverser le Barhwi en pleine crue, et j’avais vu ce que jamais homme auparavant n’avait vu. La main dans la main, nous nous dirigeâmes vers le tertre où gisait le mort, et je lui montrai grâce à quelle aide j’avais passé le gué. Elle regarda aussi le corps, là sous les étoiles, car la nuit, vers la fin, était devenue claire, et se cacha le visage dans les mains en s’écriant : « C’est le corps de Hirnam Singh ! » Je dis : « Le porc est de plus d’utilité mort que vivant, ma Mieux Aimée », et Elle, de répliquer : « Sûrement, car il a conservé à mon amour la vie la plus chère du monde. Pas moins, il ne faut pas qu’il reste ici, car cela ne pourrait qu’amener la honte sur moi. » Le corps était à moins d’une portée de fusil de sa porte.
Alors, je dis, en roulant le corps à l’aide de mes mains : « Dieu a jugé entre nous, Hirnam Singh, de telle sorte que ton sang ne puisse retomber sur ma tête. Maintenant, si je t’ai fait tort en t’éloignant du bûcher, c’est chose à régler entre toi et les corbeaux. » Sur quoi je le repoussai à la dérive, et il fut entraîné au large, toujours branlant son épaisse barbe noire comme un prêtre sous l’abat-voix de la chaire à prêcher. Et plus n’entendis parler de Hirnam Singh.
Avant la pointe de l’aube nous nous séparâmes, Elle et moi, et je m’éloignai dans la direction de ce qui restait de jungle. A la pleine lumière je vis ce que j’avais fait dans l’obscurité, et me sentis les os tout déliés dans la chair, car il courait deux kos d’eau mugissante entre le village de Pateera et les arbres de la rive opposée ; et, au milieu, les piles du Pont du Barhwi prenaient l’apparence de dents brisées dans la mâchoire d’un vieil homme. Il ne restait plus de vie sur les eaux — ni oiseaux ni bateaux, rien qu’une armée de choses noyées — bœufs, chevaux et hommes — et la rivière était plus rouge que du sang à cause de l’argile du pied des montagnes. Jamais n’avais-je vu telle crue — jamais, depuis cette année-là, n’ai-je revu la semblable — et nul homme vivant, ô Sahib, n’eût fait ce que j’ai fait. Il ne fut pas pour moi de retour possible, ce jour-là. Pour toutes les terres du chef ne me serais-je une seconde fois aventuré sans le bouclier de l’obscurité qui masque le danger. Je remontai d’un kos la berge de la rivière jusqu’à la maison d’un forgeron, et racontai que la crue m’avait enlevé de ma hutte ; sur quoi l’on me donna à manger. Je restai sept jours avec le forgeron, jusqu’à l’arrivée d’un bateau ; et alors, je retournai à ma demeure. Il ne restait trace de mur, de toit ni de plancher — rien qu’une plaque de boue visqueuse. Jugez, en conséquence, Sahib, jusqu’où il fallait que la rivière eût monté.
Il était écrit que je ne mourrais ni dans ma maison, ni au sein du Barhwi, ni sous les débris du Pont du Barhwi ; car Dieu envoya Hirnam Singh mort depuis deux jours, quoique j’ignore comment l’homme mourut, pour être à la fois ma bouée et mon soutien. Il doit y avoir vingt ans que Hirnam Singh est en enfer, et la pensée de cette nuit-là doit être la fleur de son tourment.
Écoutez, Sahib ! La rivière a changé de ton. Elle va dormir avant l’aube, dont une heure encore nous sépare. Avec le jour, elle descendra de nouveau. Comment le sais-je ? Ai-je donc vécu ici trente ans sans connaître la voix de la rivière comme un père connaît la voix de son enfant ? Cette voix se fait de moins en moins irritée. Je jure qu’il n’y aura pas de danger pendant une heure ou, peut-être, deux. Je ne saurais répondre du matin. Soyez prompt, Sahib ! Je vais appeler Ram Pershad, et, cette fois, il ne va pas refuser. La bâche est-elle solidement ficelée sur tout le bagage ? Ohé, lourdaud de mahout ! l’éléphant pour le Sahib, et dis-leur de l’autre côté qu’on ne pourra passer après le lever du jour.
De l’argent ? Non pas, Sahib. Je ne suis pas de cette espèce. Non, pas même pour donner des bonbons aux petits. Ma maison, regardez, est vide, et je suis un vieil homme.
Baisse-toi, Ram Pershad ! Dutt ! Dutt ! Dutt ! La chance vous accompagne, Sahib.