Venez à la porte et regardez sur l’autre rive. Voyez-vous un imperceptible feu très loin en aval du courant. C’est le feu du temple, dans le sanctuaire de Hanuman, du village de Pateera. Au nord, sous la grande étoile, est situé le village lui-même ; mais il se trouve caché par un coude de la rivière. Est-ce loin à gagner à la nage, Sahib ? Enlèveriez-vous vos vêtements pour tenter l’aventure. Et cependant, j’ai nagé jusqu’à Pateera — pas une fois, mais maintes fois ; et encore il y a des muggers[38] dans la rivière.
[38] Crocodiles, en hindou.
L’amour ne connaît pas de caste ; autrement eussé-je, moi, un musulman, fils de musulman, recherché une femme hindoue — veuve d’Hindou — la sœur du chef de Pateera ? Mais il en fut ainsi. Ceux de la maison du chef vinrent en pèlerinage à Muttra, alors qu’Elle n’était encore que nouvelle mariée. Il y avait des bandes d’argent aux roues du char à bœufs, et des rideaux de soie cachaient la femme. Sahib, je ne mis nulle hâte à les transporter, attendu que le vent écarta les rideaux et que je La vis. Lorsqu’ils revinrent du pèlerinage, le jeune garçon qu’Elle avait pour époux était mort, et je La revis dans le char à bœufs. Dieu que ces Hindous de par ici sont bêtes ! Que m’importait qu’Elle fût hindoue ou jain — balayeuse, lépreuse ou tout ce qu’on voudra ? Je L’eusse épousée et Lui eusse créé un foyer au gué. Le Septième des Neuf Commandements déclare qu’un homme ne peut épouser une idolâtre ? Est-ce vérité ? Les Shiahs et les Sunnis déclarent, les uns et les autres, qu’un musulman ne peut épouser une idolâtre ? Le Sahib est-il prêtre, qu’il en sait autant que cela ? Je vais lui dire quelque chose qu’il ne sait pas. Il n’y a, en Amour, ni Shiah ni Sunni, ni interdit ni idolâtre ; et les Neuf Commandements ne sont que neuf petits fagots que la flamme de l’Amour réduit à l’état de cendre. En vérité, je L’eusse prise ; mais que pouvais-je faire ? Le chef eût envoyé ses gens me briser la tête à coups de bâton. Je n’ai pas — je n’avais pas — peur de cinq hommes, quels qu’ils fussent ; mais contre la moitié d’un village, qui donc peut prévaloir ?
Je pris par conséquent l’habitude, après qu’il en eût été ainsi convenu entre nous deux, de me rendre la nuit au village de Pateera, et là, nous nous rencontrions dans les récoltes, la chose n’étant connue d’âme qui vive. Écoutez, maintenant ! J’avais coutume de traverser ici, de longer la jungle au coude de la rivière où se trouve le pont du chemin de fer, et, de là, de traverser la langue de terre pour gagner Pateera. La lumière du sanctuaire était mon guide par les nuits noires. Cette jungle près de la rivière est toute remplie de serpents — de petits karaits qui dorment sur le sable — et, en outre, ses frères m’eussent égorgé s’ils m’eussent trouvé dans les récoltes. Mais personne ne savait — personne ne savait ; à part Elle et moi ; et le sable sorti du lit de la rivière couvrait sous l’effort du vent la trace de mes pas. Durant les mois de chaleur, il fut aisé de passer du gué à Pateera, et durant les premières pluies, quand la rivière grossit lentement, ce fut aisé de même. J’opposais la force de mon corps à la force du courant ; et toutes les nuits, je mangeais dans ma hutte, ici, et buvais à Pateera, là-bas. Elle avait dit que certain Hirnam Singh, un chenapan, L’avait recherchée, et qu’il était d’un village situé en amont de la rivière, mais sur la même rive. Tous les Sikhs sont des chiens, et ils ont en leur folie refusé ce don parfait de Dieu — le tabac. J’étais prêt à exterminer Hirnam Singh, rien que parce qu’il avait osé s’approcher d’Elle ; et surtout parce qu’il lui avait juré qu’elle avait un amant, qu’il se mettrait aux aguets et en livrerait le nom au chef, à moins qu’elle ne partît avec lui. Quels chiens abâtardis, que ces Sikhs !
A partir de ce moment-là, je ne nageai jamais sans un petit couteau bien aiguisé dans ma ceinture, et mal s’en fût trouvé l’homme qui m’eût arrêté. Je ne connaissais pas de vue Hirnam Singh, mais j’eusse tué quiconque s’en fût venu entre Elle et moi.
Une nuit, au début des pluies, je fus pris de l’envie de traverser la rivière pour me rendre à Pateera, malgré que la rivière fût en courroux. Or, tel est la nature du Barhwi, Sahib, que le temps de reprendre haleine, le voici qui descend des montagnes sous la ferme d’un mur de trois pieds de haut, et que je l’ai vu, entre l’allumage du feu et la cuisson d’un chupatty, devenir d’un ruisselet un frère de la Jumna.
Quand je quittai cette rive-ci, il existait un haut-fond à un demi-mille en aval, et je m’arrangeai pour l’atteindre et y reprendre haleine avant d’aller plus loin ; car je sentais peser sur mes talons les mains de la rivière. Que l’Amour ne fera-t-il faire, toutefois, à un jeune homme ? Il ne tombait des étoiles qu’une faible lumière, et à moitié route du haut-fond une branche de déodar odorant me frôla la bouche, alors que je nageais. C’était signe de forte pluie au pied des montagnes et au delà, car le déodar est un arbre vigoureux, peu facile à déraciner de leurs flancs. Je me hâtai, aidé en cela par la rivière ; mais avant que j’eusse touché le haut-fond, le pouls du torrent battit, pour ainsi dire, au-dedans de moi et tout autour, et voici que le haut-fond n’était plus là, et que je voguais à la crête d’une vague allongée d’une rive à l’autre. Le Sahib s’est-il jamais trouvé plongé au sein d’une onde en plein combat et qui ne laisse à l’homme nul usage de ses membres ? Pour moi, la tête au-dessus de l’eau, ce fut comme s’il n’y eût rien que de l’eau jusqu’au bout du monde, et la rivière m’entraîna parmi sa débâcle. C’est bien petite chose qu’un homme au ventre d’un déluge. Et ce déluge-là, quoique je n’en susse rien, c’était la Grande Inondation dont on parle encore. Mon foie se répandit et je restai étendu comme une souche sur le dos, dans l’épouvante de la Mort. Il y avait des êtres vivants dans l’eau, qui criaient et se lamentaient — animaux de la forêt aussi bien que bétail, et, une fois, la voix d’un homme appelant au secours. Mais la pluie survint et fouetta l’eau en neige, et je n’entendis plus que le grondement des cailloux au-dessous de moi et le grondement de la pluie au-dessus. Et je tourbillonnai de la sorte en aval du courant, tout en luttant pour reprendre haleine. C’est chose très difficile que de mourir lorsqu’on est jeune. Le Sahib peut-il, de là où il est, voir le pont du chemin de fer ? Regardez, voilà les lumières du train-poste qui va à Peshawer ! Le pont est en ce moment à vingt pieds au-dessus de la rivière ; mais, cette nuit-là, l’eau rugissait contre le parapet, et ce fut contre le parapet que je m’en vins les pieds les premiers. Or, il y avait en cet endroit ainsi que sur les piles beaucoup de bois amoncelé, et je n’éprouvai pas grand mal. La rivière se contenta de me presser comme un homme fort en presse un plus faible. C’est à peine si je pus m’emparer du treillage et me hisser jusqu’à l’arc-boutant supérieur. Sahib, l’eau écumait d’un pied au-dessus des rails. Jugez, en conséquence, quelle sorte de crue ce devait être. Je ne pouvais entendre. Je ne pouvais voir. Je ne pouvais que rester étendu sur l’arc-boutant et tâcher de reprendre haleine.
Au bout d’un moment, la pluie cessa, et dans le ciel parurent des étoiles qu’on eût dit sortir de la lessive. A leur lueur, je m’aperçus que l’eau noire était sans fin aussi loin que le regard circulât, et que cette eau s’était élevée sur les rails. Il y avait des animaux morts parmi la débâcle qui se pressait aux piles, d’autres pris par le cou dans les mailles du parapet, et d’autres pas encore noyés, qui se débattaient pour trouver pied — buffles, et vaches, et sangliers, un ou deux daims, et des serpents et des chacals passé toute énumération. Leurs corps faisaient des taches noires sur le côté gauche du pont, mais les plus petits d’entre eux se trouvaient forcés à travers le treillage, et s’en allaient tourbillonner en aval.
Là-dessus les étoiles s’éteignirent, la pluie se remit à tomber, la rivière grossit plus encore, je sentis le pont qui commençait à s’agiter, tel dans son sommeil un homme s’agite avant de s’éveiller. Mais je n’avais pas peur, Sahib. Je vous jure que je n’avais pas peur, quoique je n’eusse aucune force dans les membres. Je savais que je ne mourrais pas sans qu’une fois encore je ne L’eusse revue. Mais j’avais très froid, et je sentais qu’il fallait que le pont s’en aille.
L’eau eut un tremblement, pareil à celui qui précède la venue d’une grosse vague, et le pont dressa le flanc contre la charge, de telle sorte que le parapet de droite plongea sous l’eau tandis que celui de gauche se dressait hors d’elle. Sur ma barbe, Sahib, je parle la vérité de Dieu ! Tel sous le vent met à la bande un bateau à pierres de Mirzapore, tel se tourna le pont du Barhwi. Tel absolument et de nulle autre manière.