Et son saïs, qui se sentait, oui-da, bienheureux, passa la main sur le flanc du Chat Maltais, lequel entra en clochant du pied dans le cercle éclatant de lumières et d’étincelants uniformes, en quête de Lutyens. C’était un habitué des mess, des chambres de caserne[9], des endroits où l’on n’encourage guère, en général, les poneys à pénétrer ; et en ses jeunes ans il avait, à l’occasion d’un pari, sauté sur une table de mess pour resauter de l’autre côté. Aussi se conduisit-il fort poliment, mangea-t-il du pain saupoudré de sel, et, avançant avec précaution, fut-il caressé à la ronde. Enfin, l’on but à sa santé, attendu qu’il avait fait plus sur le terrain pour gagner la Coupe que n’importe quel homme ou quel autre cheval.

[9] Chambres d’officiers dans les casernes anglaises.

C’était gloire et honneur en suffisance pour le reste de ses jours ; aussi le Chat Maltais ne se plaignit-il pas outre mesure en entendant le vétérinaire le déclarer désormais impropre au polo. Lorsque Lutyens se maria, sa femme ne lui permit pas de jouer, de sorte qu’il fut forcé d’être arbitre ; et en ces occasions-là son poney en était, un gris moucheté, à la jolie petite queue de polo, boiteux de partout, quoique terriblement prompt de ses jambes, et, comme tout le monde le savait, le Nec Plus Ultra de ceux qui pratiquent le jeu.

GEORGIE PORGIE

Si l’on admet qu’on n’a pas le droit d’entrer dans son salon dès le matin, quand la bonne remet les choses en ordre et balaie la poussière, on accordera que les gens civilisés qui mangent dans de la porcelaine et font usage de porte-cartes n’ont pas le droit de juger un pays non civilisé suivant leur façon de distinguer le bien du mal. Lorsque l’endroit est préparé pour les recevoir, par ceux qui se trouvent désignés pour ce genre de travail, ils peuvent s’en venir, en apportant dans leurs malles leur milieu social, le décalogue, et toute la boutique. Mais où la Loi de la Reine ne porte pas, il n’est guère rationnel de s’attendre à voir observer d’autres et plus faibles règlements. Les hommes qui courent en tête des chars de la Décence et de la Bienséance, et rendent droits les sentiers de la jungle, ne peuvent se voir jugés de la même façon que les gens casaniers qui n’ont jamais quitté le coin du feu.

Il n’y a pas tant de mois que la Loi de la Reine s’arrêtait à quelques milles au nord de Thayetmyo, sur l’Iraouaddy. A pareille distance, l’Opinion Publique n’avait guère de poids ; elle existait cependant suffisamment pour tenir les gens dans le devoir. Lorsque le gouvernement déclara qu’il fallait que la Loi de la Reine portât jusqu’à Bhamo et la frontière chinoise, l’ordre en fut donné, et des hommes, dont le désir était de devancer un tant soit peu l’arrivée de la Décence, se portèrent en avant avec les troupes. C’étaient ceux qui n’avaient jamais pu passer d’examens, et qui eussent manifesté des idées trop prononcées pour l’administration de provinces régies par le rond de cuir. Le gouvernement suprême intervint aussitôt que possible, avec codes et règlements, et fit de son mieux pour amener la Nouvelle Birmanie au niveau banal de l’Inde ; mais il y eut un court moment où il fallut des hommes vigoureux, lesquels en profitèrent pour tirer à leur profit personnel le meilleur parti possible de la situation.

Parmi les avant-coureurs de la civilisation se trouva Georgie Porgie, considéré comme un homme à poigne par tous ceux qui le connaissaient. Lorsqu’il se rendit en Haute Birmanie, Georgie Porgie se moquait un peu du tiers et du quart, mais savait se faire respecter et se tirer des fonctions à la fois militaires et civiles qui, en ces périodes-là, incombaient à la plupart. Il s’acquitta de son travail de bureau, et de temps à autre hébergea les détachements de soldats minés par la fièvre, qui erraient dans ses parages, à la recherche de quelque parti de dacoïts en fuite. Parfois il lui arrivait de sortir lui-même et de saler quelques dacoïts pour son propre compte ; car le feu couvait encore sous la cendre, et le pays était toujours prêt à s’embraser au moment où on s’y attendait le moins. Georgie Porgie goûtait fort ces petits coups de chambard, dont les dacoïts tiraient quelque peu moins de plaisir. Les personnages officiels qui entraient en relations avec lui s’en allaient tous avec l’idée que Georgie Porgie était un homme de valeur, très apte à se débrouiller seul ; et, grâce à cette croyance, on le laissa faire à sa guise.

Au bout de quelques mois, il se fatigua de la solitude, et se mit en quête de compagnie et de bien-être. La Loi de la Reine commençait à peine à faire sentir ses effets dans le pays, et l’Opinion Publique, de plus de poids qu’elle, était encore à venir. De plus, il existait dans le dit pays une coutume suivant laquelle l’homme blanc pouvait prendre épouse à lui parmi les filles de Heth contre paiement. Si le mariage n’obligeait pas autant que la cérémonie nikkah chez les Mahométans, l’épouse était du moins fort agréable.

Lorsque toutes nos troupes seront de retour de Birmanie, elles répandront le proverbe : « Aussi économe qu’une épouse birmane », et les jolies ladies anglaises se demanderont ce que cela peut vouloir dire.

Le chef du village voisin du poste de Georgie Porgie possédait une jolie fille, laquelle avait aperçu Georgie Porgie, et l’aimait de loin. Quand la nouvelle se répandit que l’Anglais à la poigne d’acier, qui habitait derrière la palissade, cherchait une gouvernante, le chef s’en vint chez lui et lui expliqua que pour cinq cents roupies comptant il confierait sa fille à la garde du jeune homme, à charge par celui-ci de la maintenir en honneur, respect et bien-être, sans oublier les belles robes, suivant la coutume du pays. L’affaire fut conclue, et Georgie Porgie jamais ne s’en repentit.