Il trouva sa maison, naguère sens dessus dessous, mise en ordre et confort, ses dépenses jusqu’alors sans contrôle réduites de moitié, et lui-même l’objet des caresses et des prévenances de sa nouvelle acquisition, laquelle s’asseyait au haut bout de la table, lui chantait des chansons, faisait marcher ses domestiques de Madras, et se montrait en toutes façons la plus douce, la plus joyeuse, la plus honnête et la plus séduisante petite femme que le plus exigeant des célibataires pût désirer. Nulle race, suivant ceux qui sont au courant de la chose, ne produit de femmes aussi bonnes épouses et aussi bonnes maîtresses de maison que la race birmane. Lorsque s’en vint par là le premier détachement en route sur le sentier de la guerre, le lieutenant qui le commandait trouva à la table de Georgie Porgie une hôtesse vis-à-vis de qui montrer de la déférence, une femme à traiter en tout comme quelqu’un qui occupe une position assurée. En rassemblant ses hommes au petit jour, le lendemain, pour replonger dans la jungle, il accorda un regret au gentil petit dîner et au joli minois, et du fond du cœur envia Georgie Porgie. Il était cependant fiancé à une jeune fille, au pays, mais c’est comme cela que certains hommes sont bâtis.
Le nom de la jeune Birmane n’était pas de ces plus coulants, mais, comme elle ne tarda point à se trouver baptisée du nom de Georgina par Georgie Porgie, le mal n’était pas grand. Georgie Porgie prit en excellente opinion les prévenances et le confort général, et jura n’avoir jamais dépensé cinq cents roupies dans un meilleur but.
Au bout de trois mois de ménage, il fut pris d’une idée géniale. Le mariage — le bon mariage anglais — ne pouvait, après tout, être une mauvaise chose. S’il goûtait un bien-être si complet au fin fond du monde avec cette petite Birmane qui fumait des cheroots, combien ce bien-être gagnerait à la compagnie de quelque aimable jeune Anglaise qui ne fumerait pas de cheroots, et jouerait du piano au lieu de jouer du banjo ? En outre, il se sentait pris du désir de retourner aux gens de sa race, d’entendre encore une fois une musique militaire et de voir ce qu’on éprouvait à rendosser le frac. Décidément, il se pouvait que le mariage fût une excellente chose. Il passa la soirée à ruminer l’affaire, pendant que Georgina chantait pour lui, ou lui demandait la cause de son silence, et si par mégarde elle l’avait offensé. Tout en réfléchissant il fumait, et tout en fumant il regardait Georgina, que dans son imagination il transformait en une belle petite Anglaise, économe, plaisante et gaie, aux cheveux en bouclettes sur le front, et peut-être la cigarette aux lèvres. En tout cas, pas un de ces grands cheroots birmans de la marque que Georgina fumait. Il épouserait une jeune fille qui aurait les yeux de Georgina et le plus possible de ses façons, mais pas tout. On pouvait obtenir mieux. Sur quoi il chassa d’épaisses volutes de fumée par les narines et s’étira. Il goûterait du mariage. Georgina l’avait aidé à économiser quelque argent, et il avait droit à six mois de congé.
« Écoute, petite femme, dit-il, il nous faut mettre encore de l’argent de côté durant les trois mois qui vont venir. J’en ai besoin. »
C’était un reproche gratuit au gouvernement domestique de Georgina, attendu qu’elle tirait quelque fierté de son épargne ; mais, puisque son dieu avait besoin d’argent, elle ferait de son mieux.
« Il te faut de l’argent ? dit-elle avec un léger rire. J’en ai, de l’argent. Tiens ! Regarde ! »
Elle courut à sa chambre et en rapporta un petit sac de roupies.
« Sur tout ce que tu me donnes, j’en garde un peu. Vois ! Cent sept roupies. Tu ne peux avoir besoin de plus que cela ? Prends. Je suis trop heureuse que cet argent te soit utile. »
Elle répandit les pièces sur la table et les poussa vers lui de ses agiles petits doigts d’or pâle.
Georgie Porgie ne revint plus sur la question de l’économie dans le ménage.