Trois mois plus tard, après avoir envoyé et reçu plusieurs lettres mystérieuses que Georgina ne put comprendre, et par cela même détesta, Georgie Porgie annonça qu’il s’en allait, et qu’il fallait à la jeune femme retourner à la maison de son père et y rester.

Georgina se mit à pleurer. Elle irait avec son dieu jusqu’au bout du monde. Pourquoi le quitterait-elle ? Elle l’aimait.

« Je vais simplement à Rangoun, dit Georgie Porgie. Je serai de retour dans un mois, mais c’est plus sûr de rester avec ton père. Je te laisserai deux cents roupies.

— Si tu t’en vas pour un mois, qu’ai-je besoin de deux cents roupies ? Cinquante sont plus que suffisantes. Il y a quelque chose là-dessous. Ne t’en va pas, ou alors laisse-moi aller avec toi. »

Georgie Porgie, encore aujourd’hui, n’aime guère se remémorer cette scène. Il finit par se débarrasser de Georgina, en transigeant pour soixante-dix roupies. Elle ne voulait pas prendre davantage. Sur quoi il se rendit par bateau et chemin de fer à Rangoun.

Les lettres mystérieuses lui avaient accordé un congé de six mois. Sur le moment le fait de la fuite en elle-même et l’idée qu’il pouvait s’être montré perfide lui furent assez pénibles ; mais, dès que le grand paquebot fut bien là-bas dans le bleu, les choses se montrèrent sous un jour plus riant, le visage de Georgina, avec l’étrange petite maison entourée de palissades et le souvenir des irruptions, la nuit, de dacoïts hurlants, du cri suivi d’un soubresaut chez le premier homme qu’il eût jamais tué de sa propre main, et de cent autres choses plus intimes, s’effaça petit à petit du cœur de Georgie Porgie, et la vision de l’Angleterre approchante prit sa place. Le paquebot était plein de gens en congé, tous dans l’exubérance de la joie, qui venaient de secouer la poussière et la sueur de la Haute Birmanie, et se montraient gais comme des écoliers. Ils aidèrent Georgie Porgie à oublier.

Puis vint l’Angleterre avec ses voluptés, ses convenances et ses aises, et Georgie arpenta dans un aimable rêve des trottoirs dont il avait presque oublié le son, en se demandant comment des hommes de bon sens pouvaient quitter la capitale. Il accepta l’âpre joie de ses vacances comme la récompense de ses services. La Providence, en outre, lui ménagea une autre et plus grande joie — tous les plaisirs dont s’accompagnent de tranquilles fiançailles anglaises, fort différentes de ces marchés effrontés de la vie des fonctionnaires dans l’Inde, où la moitié de la communauté regarde faire en pariant sur le résultat, tandis que l’autre moitié se demande ce que Madame une telle en dira.

La jeune fille était agréable ; l’été, accompli, et grande, la maison de campagne près Petworth, où l’on pouvait s’égarer dans des hectares et des hectares de bruyère pourprée et de prairies remplies de hautes herbes. Georgie Porgie sentit qu’il avait enfin trouvé quelque chose qui donnait à la vie une raison d’être, et tout naturellement en conclut que la première chose à faire était de demander à la jeune fille de partager son sort dans l’Inde. Elle, en son ignorance, était toute prête à partir. Il ne fut pas, ici, question de marchander avec un chef de village. Ce fut le beau mariage bourgeois à la campagne, avec le corpulent beau-père et la belle-mère en larmes, le garçon d’honneur tout vêtu de pourpre et de fin lin, et les six petites communiantes au nez retroussé pour jeter des roses sur le chemin bordé de tombes qui menait au portail de l’église. La feuille locale raconta tout au long la chose, jusqu’à donner les cantiques in extenso.

Puis vint la lune de miel à Arundel ; et ensuite, la belle-mère versa des pleurs copieux avant de laisser sa fille unique s’embarquer pour l’Inde sous la garde de Georgie Porgie, le Nouveau Marié. Il ne fait point doute que Georgie Porgie était on ne peut plus amoureux de sa femme, et qu’elle voyait en lui le meilleur et le plus grand homme du monde. Lorsqu’il se présenta à Bombay, il se crut fondé à demander un bon poste à cause de sa femme ; et comme il s’était quelque peu distingué en Birmanie et commençait à être apprécié, il se vit accorder presque tout ce qu’il demandait, et envoyer dans un poste que nous appellerons Sutrain. Ce poste occupait plusieurs collines et portait la désignation officielle de « sanatorium », pour la bonne raison que l’écoulement des eaux stagnantes s’y trouvait des plus négligés. C’est là que Georgie Porgie se fixa, et trouva que la vie d’homme marié lui allait comme un gant. Il ne délira pas, à l’instar de maints jeunes maris, sur l’étrangeté et le plaisir de voir sa petite femme adorée assise chaque matin vis-à-vis de lui au petit déjeuner, « comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ». « Il avait déjà passé par là », comme on dit, et, comparant les mérites de sa Maud présente à ceux de Georgina, il inclinait de plus en plus à penser qu’il avait réussi.

Mais il n’était ni tranquillité ni bien-être de l’autre côté de la Baie du Bengale, sous les tecks où Georgina demeurait avec son père, et où elle attendait le retour de Georgie Porgie. Le chef était vieux et se souvenait de la guerre de 1851. Il était allé à Rangoun, et n’était pas sans connaître les façons des « Kullahs ». Assis le soir devant sa porte, il enseigna à Georgina une philosophie aride qui ne la consola pas du tout.