Wilton vint dans ma chambre une demi-heure environ avant dîner, et, quoiqu’il portât sur le visage le masque d’une indifférence tirée à quatre épingles, je crus m’apercevoir qu’il n’était pas à l’aise. Avec le temps, car il était alors presque aussi difficile à émouvoir qu’aucun de mes compatriotes, je tirai l’affaire au clair — affaire bien simple en son extravagance, extravagante en sa simplicité. Il paraissait que Hackman, du British Museum, s’était trouvé son hôte une dizaine de jours auparavant, et n’avait fait que parler scarabées. Hackman a la manie de porter des antiquités réellement sans prix sur son anneau de cravate et dans ses poches de pantalon. Suivant son dire, il venait d’intercepter, en route pour le musée de Boulak, quelque chose qu’il prétendait être « un amen-hotep authentique — un scarabée de reine de la Quatrième Dynastie ». Or, Wilton avait acheté à Cassavetti, dont la réputation n’est point au-dessus du soupçon, un scarabée à peu près du même… scarabit, et l’avait laissé dans sa garçonnière de Londres. Hackman, à tout hasard, mais connaissant Cassavetti, déclara qu’il y avait supercherie. De là une longue discussion — savant contre millionnaire, l’un disant : « Mais, je sais que cela ne se peut » ; et l’autre : « Mais moi, je suis en mesure de le prouver et le prouverai. » Wilton trouva nécessaire à la satisfaction de son âme de partir pour Londres illico — une demi-heure de chemin de fer — pour en rapporter le scarabée avant dîner. Ce fut alors qu’il se mit à vouloir couper au plus court, pour n’obtenir que de piteux résultats. La station d’Amberley Royal étant à cinq milles de là, et l’attelage des chevaux une affaire de temps, Wilton avait dit à Howard, l’immaculé maître d’hôtel, de faire signe au prochain train de s’arrêter ; et Howard, encore plus homme de ressource que ne le croyait son maître, avait, à l’aide d’un des drapeaux du jeu de golf installé au fond de la pelouse, fait des signes impétueux au premier train se dirigeant sur Londres. Le dit train avait stoppé. En cet endroit le récit de Wilton devint confus. Il avait entrepris, semble-t-il, de pénétrer dans cet express hautement indigné et en avait été empêché par un contrôleur avec plus ou moins de violence — s’était vu, en fait, arraché à reculons de la fenêtre d’une voiture fermée à clef. Wilton devait avoir frappé le sol avec une certaine force, car il s’en était suivi, avouait-il, une belle et franche bataille sur la ligne, bataille au cours de laquelle il avait perdu son chapeau, pour se voir, en fin de compte, traîné dans le fourgon du contrôleur et déposé là, hors d’haleine.
Il avait offert de l’argent à l’homme, et, fort stupidement, avait tout dit hormis son nom. Cela, il s’y était attaché, attendu qu’il avait la vision de grands titres dans les journaux de New-York, et savait bien que le fils de Wilton Sargent ne pouvait s’attendre à de la clémence de l’autre côté de l’eau. Le contrôleur, à l’ébahissement de Wilton, avait refusé l’argent, en déclarant que c’était une affaire qui regardait la compagnie. Wilton avait insisté sur son incognito, et, en conséquence, trouvé deux policemen qui l’attendaient à la gare terminus de Saint-Botolph. Sur le désir qu’il avait exprimé d’acheter un chapeau et de télégraphier à ses amis, les deux policemen, d’une seule voix, l’avaient averti que tout ce qu’il dirait pourrait se retourner contre lui ; et ce fut chose qui produisit sur Wilton une énorme impression.
« Ils étaient d’une politesse si infernale, dit-il. M’eussent-ils assommé avec leurs bâtons, comme on fait chez nous, que je m’en serais moqué ; mais ce furent des : « Par ici, monsieur », « veuillez monter, monsieur », jusqu’à ce qu’ils m’eussent emprisonné — emprisonné comme un vulgaire ivrogne ; et il me fallut passer toute la nuit dans une ignoble petite cellule, un véritable trou à rats.
— Voilà ce que c’est que de n’avoir ni télégraphié à votre homme de loi, ni donné votre nom, repartis-je. Qu’est-ce que vous avez attrapé ?
— Quarante shillings ou un mois, répondit Wilton avec empressement, — pas plus tard que le lendemain matin. Ils nous expédiaient par fournée de trois à la minute. Une fille en chapeau rose — on l’avait amenée à trois heures du matin — attrapa dix jours. Je crois avoir encore eu de la veine. J’ai dû cogner sur le contrôleur à lui en faire voir trente-six mille chandelles. Il est allé raconter au vieux bonze, sur le siège, que j’étais en train de ramasser des insectes sur la voie. Voilà ce que c’est que de vouloir entrer dans les explications avec un Anglais !
— Et vous ?
— Oh, moi, je n’ai rien dit. Tout ce que je voulais, c’était filer. Je payai mon amende, achetai un chapeau, et midi n’étaient pas sonnés que j’étais rentré. J’avais des tas de gens chez moi, et je leur racontai que j’avais été retenu par un événement imprévu, sur quoi ils se rappelèrent qu’ils avaient des engagements ailleurs. Hackman devait avoir assisté à la lutte sur la voie, et sans doute en avait fait le sujet d’une histoire. Je suppose que, selon eux, c’était « bien américain ». — Que le diable les emporte ! C’est la seule fois de ma vie que j’aie jamais arrêté un train, et je n’aurais jamais commencé sans ce scarabée. Cela ne ferait pourtant pas de mal à leurs vieux trains de se voir couper la chique de temps en temps.
— Eh bien, l’incident est clos, maintenant, dis-je, avec une forte envie de rire. Et votre nom n’a point paru dans les journaux. L’affaire est, comment dirai-je ?… quelque peu transatlantique, lorsqu’on y réfléchit.
— Clos, l’incident ! grommela Wilton d’un air farouche. Ce n’est que le commencement. Cette histoire avec le contrôleur ne constituait rien qu’une voie de fait banale, vulgaire — une simple petite affaire criminelle. Le fait d’avoir arrêté le train est une affaire civile, et il s’agit là de tout autre chose. Ils sont tous maintenant après moi pour cela.
— Qui ?