Lorsqu’il reparut à la lumière, ce fut en un lieu où il eût fallu tout au moins les tentes d’une armée d’invasion dans Piccadilly pour que le monde prît garde à ce qui ce passait. S’il avait argent et loisirs, l’Angleterre ne demandait qu’à lui offrir tout ce qu’argent et loisirs pouvaient acheter. La note payée, elle ne lui poserait point de questions. Il prit son carnet de chèques et se mit à se meubler — prudemment, d’abord, car il se rappelait qu’en Amérique les choses, c’est l’homme. A son grand plaisir il découvrit qu’en Angleterre il pouvait dire sien ce qui lui appartenait ; car les gens de toutes classes et toutes dénominations surgissaient, pour ainsi dire, de terre, et aussi discrètement que silencieusement assumaient la responsabilité de ses biens. Ils étaient nés et avaient été élevés dans ce seul but — esclaves du carnet de chèques. La chose une fois accomplie, ils s’en iraient tout aussi mystérieusement qu’ils étaient venus.

Ce qu’il y avait d’impénétrable dans une vie réglée de la sorte l’irrita, et il voulut apprendre quelque chose sur le côté humain de ces gens-là. Il se retira bafoué, pour se voir instruit par ses domestiques. En Amérique, l’indigène démoralise le serviteur anglais. En Angleterre, le serviteur fait l’éducation du maître. Wilton Sargent tâcha d’apprendre tout ce qu’ils enseignèrent, aussi ardemment que son père avait tâché de ruiner, avant de s’en emparer, les chemins de fer de son pays natal ; et ce dut être quelque reste du vieux sang de ce bandit des chemins de fer, qui lui fit acheter, pour un morceau de pain, Holt Hangars, dont les quarante arpents de pelouse, on le sait, descendent en tapis de velours jusqu’à la quadruple voie du Great Buchonian Railway. Les trains de cette compagnie passaient presque continuellement, avec un bourdonnement d’abeilles durant le jour, et le trémoussement de grandes ailes durant la nuit. Le fils du Wilton Sargent des chemins de fer ne pouvait que s’intéresser à eux. Il possédait des droits de contrôle sur plusieurs milliers de milles de voie ferrée — construits pour une durée plus ou moins longue sur des plans entièrement différents, où les locomotives éternellement sifflaient pour demander les changements de voie, et où les wagons-salons aux prix fabuleux et d’un dessin plus ou moins définitif prenaient des courbes que le Great Buchonian eût condamnées comme dangereuses même sur une ligne en construction. Du bord de sa pelouse il pouvait suivre la fuite des rails sur leurs coussinets dans la vallée du Prest, rails rigides comme la corde d’un arc, cloutés de la longue perspective des signaux d’arrêt arc-boutés de pierre, et portés, à l’abri de tout risque possible, sur un remblai de quarante pieds de haut.

Livré à lui-même, il eût fait construire un car particulier, qu’il eût remisé à la gare la plus proche, Amberley Royal, à cinq milles de là. Mais ceux aux mains desquels il avait commis le soin de son éducation anglaise se trouvaient peu versés dans la connaissance des chemins de fer et moins encore dans celle des cars particuliers. Ils connaissaient les uns comme faisant partie du plan de choses destinées à leur commodité ; ils regardaient les autres comme « bien américains ». Or, grâce à la versatilité de sa race, Wilton Sargent fils entendait se montrer un tout petit peu plus Anglais que les Anglais.

Il réussit à merveille. Il apprit à ne pas restaurer Holt Hangars ; à laisser ses hôtes tranquilles ; à s’abstenir de présentations superflues ; à faire l’abandon de manières dont il avait ample provision, pour s’agripper à d’autres manières qu’en prenant quelque peine on finit par acquérir. Il apprit à laisser ceux qu’on paie à cet effet s’occuper des fonctions pour lesquelles on les paie. Il apprit — et cela, d’un terrassier du château — qu’il n’était pas un homme avec lequel il se trouvât en contact, qui n’eût une situation déterminée dans la constitution du royaume, laquelle situation il serait préférable à Wilton de respecter. Dernier mystère de tous, il apprit le golf — bien ; et lorsqu’un Américain connaît le sens intime de « Don’t press, slow back, and keep your eye on the ball », le voilà, à bien peu de choses près, dénationalisé.

Son autre éducation s’accomplit dans les conditions les plus charmantes. S’intéressait-il à n’importe quoi au monde, en haut dans le ciel, en bas sur la terre, ou qui vit sous terre dans les eaux[11] ? Aussitôt apparaissaient en chair et en os à sa table, guidés par ces mains expertes dans lesquelles il était tombé, ceux-là mêmes qui, en fait d’écrits, de conférences, d’explorations, excavations, constructions, créations, et autres choses en « tion », s’en étaient le mieux tirés au regard de cette chose-là — cerbères de bouquins et d’estampes au British Museum ; spécialistes en dynasties, scarabées et cartouches égyptiens ; écumeurs et pirates sortis du cœur de pays inconnus ; toxicologues, chasseurs d’orchidées ; monographes en fait de haches de pierre, de tapis, d’homme préhistorique ou de musique des premiers temps de la Renaissance. Ils s’en venaient faire joujou avec lui. Ils ne posaient pas de questions ; ils ne se souciaient pas pour une épingle de ce qu’il pouvait être ou n’être pas. Ils ne lui demandaient que de pouvoir courtoisement écouter et causer. Leur travail se faisait ailleurs et hors de sa vue.

[11] Deutéronome, ch. V, vers. 8. — N. D. T.

Il y avait aussi les femmes.

« Jamais, se dit Wilton Sargent, jamais Américain n’a vu l’Angleterre comme je la vois. » Et il pensait, en rougissant sous les couvertures, au passé hurlant et non régénéré, au temps où il descendait l’Hudson, en route vers le bureau, sur son yacht à vapeur de douze cents tonnes, allant sur la mer, et arrivait graduellement à Bleecker Street, pendu à une courroie de cuir entre une blanchisseuse irlandaise et un anarchiste allemand. Si quelqu’un de ses hôtes l’eût vu alors, il eût dit : « Ah, bien américain ! » et — Wilton ne goûtait guère ce ton-là. Il s’était formé à la démarche anglaise, et, tant qu’il ne l’élevait pas, à l’intonation anglaise. Il ne gesticulait pas avec ses mains ; il s’asseyait sur la plupart de ses enthousiasmes, mais ne parvenait point à se débarrasser de certaines prononciations, même avec l’aide de Howard, son immaculé maître d’hôtel.

Il était écrit qu’il achèverait son éducation d’étrange et mirobolante façon, et, mieux encore, que j’assisterais à ce baisser de rideau.

Wilton m’avait plus d’une fois mandé à Holt Hangars, dans le dessein de me montrer à quel point son nouveau genre de vie lui seyait bien ; et chaque fois j’avais déclaré celui-ci sans un pli. Sa troisième invitation fut plus insolite que les autres, et il laissa comprendre qu’il était quelque point sur lequel il attendait de ma part avec impatience sympathie ou conseil, sinon les deux. Le champ est ouvert à une infinité d’erreurs lorsqu’on se met à prendre des libertés avec sa nationalité ; et je me rendis à l’invitation, m’attendant à Dieu sait quoi. Un dog-cart à roues de sept pieds de diamètre, ainsi qu’un groom sous la livrée noire de Holt Hangars m’attendaient à Amberley Royal. A Holt Hangars je fus reçu par un personnage de haute élégance et de grande réserve, et piloté au luxueux logis qui m’était destiné. Il n’y avait pas d’autres invités dans la maison, ce qui me mit la puce à l’oreille.