Il n’y avait pas moyen maintenant de se tromper sur la nationalité de l’homme. La parole, le geste et le pas qu’on lui avait soigneusement inculqués s’en étaient allés avec le masque d’emprunt de l’indifférence. C’était le fils incontesté du plus jeune des peuples, ce peuple qui eut pour prédécesseurs les Peaux-Rouges. Sa voix s’était élevée au cocorico aigu et rauque de ses semblables, lorsqu’ils se trouvent sous l’empire de quelque surexcitation. Ses yeux rapprochés montraient tour à tour la peur injustifiée, l’ennui hors de raison, des éclairs de pensée subits et sans fondement, la convoitise de l’enfant pour une vengeance immédiate, et le douloureux égarement qu’il manifeste lorsqu’il se cogne contre la vilaine, la méchante table. Et de l’autre côté c’était, je le savais, la compagnie, aussi incapable que Wilton de comprendre.

« Et dire que je pourrais acheter trois vieilles lignes de chemins de fer comme la leur, gronda-t-il en jouant avec un couteau à papier, et en allant et venant de façon inquiète.

— Vous ne leur avez pas dit cela, j’espère ! »

Il ne répondit pas ; mais, en parcourant les lettres, je m’aperçus que Wilton devait leur avoir dit nombre de choses surprenantes. La Great Buchonian avait commencé par demander des explications sur l’arrêt de son Induna, et trouvé une certaine dose de légèreté dans les explications offertes. Elle avait alors avisé « Mr W. Sargent » de vouloir bien mettre son avoué en rapport avec celui de la compagnie, ou quelque phrase juridique dans ce goût-là.

« Et vous ne l’avez pas fait ? demandai-je, en levant les yeux.

— Non. Ils me traitaient absolument comme un bambin qui joue sur la voie. Il n’y avait nul besoin d’un avoué. Cinq minutes de conversation, et tout eût été bâclé. »

Je revins à la correspondance. La Great Buchonian regrettait qu’en raison de leurs occupations aucun de ses directeurs ne pût accepter l’invitation de Mr. W. Sargent de venir discuter le cas entre deux trains. La Great Buchonian avait soin de faire remarquer que sa façon d’agir ne cachait nulle mauvaise intention, et que ce n’était point une question d’argent. Elle avait pour devoir de protéger les intérêts de sa ligne, et ces intérêts n’étaient point protégés si on laissait s’établir un précédent suivant lequel il devenait loisible à un sujet quelconque de la reine d’arrêter un train en pleine marche. De son côté (et il s’agissait là d’une autre branche de correspondance, cinq directeurs de services différents au moins se trouvant impliqués dans l’affaire), la Compagnie admettait qu’il y avait peut-être doute fondé quant aux devoirs des rapides en certains cas exceptionnels, et que la question pourrait être réglée devant les tribunaux jusqu’à ce qu’intervînt, si nécessaire, un décret définitif de la Chambre des Lords.

« Cela m’a cassé bras et jambes, dit Wilton, qui lisait par-dessus mon épaule. Je savais bien que je finirais par buter à la Constitution Britannique. La Chambre des Lords — Grand Dieu ! Et, à tout prendre, je ne suis pas un des sujets de la reine.

— Mais j’avais dans l’idée que vous vous étiez fait naturaliser. »

Wilton rougit fortement et expliqua que la Constitution Britannique en verrait bien d’autres avant qu’il retirât ses papiers.