« Auriez-vous un horaire des départs de Southampton sur vous ? »
Loin des tours de pierre grise, des cèdres ténébreux, des chemins de gravier impeccables, et des pelouses épinard de Holt Hangars, coule un fleuve appelé l’Hudson, sur les bords mal peignés duquel se pressent les palais de ces gens dont l’opulence défie les rêves de l’avarice. C’est là, où d’une rive à l’autre la sirène du remorqueur répond au cri déchirant de la locomotive, que vous trouverez, avec une installation complète de lumière électrique, d’habitacles nickelés, et l’adjonction d’une… calliope à son sifflet à vapeur, le Columbia, yacht également à vapeur, de douze cents tonneaux, allant sur la mer, amarré à son embarcadère privé, prêt à mener à son bureau, à la vitesse moyenne de dix-sept nœuds, — et gare aux chalands — Wilton Sargent, Américain.
LA TOMBE DE SES ANCÊTRES
Certaines gens vous diront que si, dans toute l’Inde, il n’était qu’une miche de pain, elle se verrait, en égales portions, partagée entre les Plowdens, les Trevors, les Beadons, et les Rivett-Carnacs. Ce qui revient à dire que certaines familles servent l’Inde de génération en génération comme les dauphins se suivent en file à travers les mers.
Prenons un cas aussi petit qu’obscur. Il y a toujours eu pour le moins un représentant des Chinns du Devonshire dans l’Inde Centrale ou ses environs depuis le temps du lieutenant-artificier Humphrey Chinn, du régiment européen de Bombay, lequel assista à la prise de Seringapatam, en 1799. Alfred Ellis Chinn, le frère cadet de Humphrey, commanda un régiment de grenadiers de Bombay, de 1804 à 1813, époque à laquelle il assista à pas mal de démêlés ; et en 1834 John Chinn, de la même famille — nous l’appellerons John Chinn Premier — se distingua comme administrateur de sang-froid en temps de trouble, en un lieu appelé Mundesour. Il mourut jeune, mais laissa sa griffe sur le pays nouveau, et l’honorable comité des Directeurs de l’honorable East India Company[13], après avoir personnifié ses vertus en une décision pompeuse, paya les frais de sa tombe dans les monts des Satpuras.
[13] Compagnie semblable à notre Compagnie des Indes.
Il eut pour successeur son fils, Lionel Chinn, lequel, à peine sorti de la vieille petite demeure du Devonshire, se trouva grièvement blessé au cours de l’Insurrection. Ce dernier Chinn passa son temps d’activité dans un rayon de cent cinquante milles autour de la tombe de John Chinn, et parvint au commandement d’un régiment de petits montagnards sauvages, dont la plupart avaient connu son père. Son fils John naquit dans le petit cantonnement aux toits de chaume, aux murs de boue, qui se trouve encore aujourd’hui situé à quatre-vingts milles de la station de chemin de fer la plus rapprochée, au cœur d’un pays tout en broussailles et en tigres. Le colonel Lionel Chinn servit trente ans et se retira. A la traversée du canal de Suez, son paquebot croisa le transport à destination de l’étranger, qui emportait son fils en Orient pour l’acquit de ses devoirs de famille.
Les Chinns ont plus de chance que le reste des humains en ce qu’ils savent exactement ce qu’ils ont à faire. Un Chinn intelligent passe son examen pour le service civil de Bombay, et s’en va dans l’Inde Centrale, où tout le monde est enchanté de le voir. Un Chinn moyen entre dans le service de la Police ou dans les Eaux et Forêts, et, tôt ou tard, lui aussi fait son apparition dans l’Inde Centrale ; c’est ce qui a donné naissance au dicton : « l’Inde Centrale est habitée par les Bhils, les Mairs[14] et les Chinns, tous gens du même acabit. » La race est à petits os, brune et silencieuse, et les plus bornés d’entre eux sont encore de bons fusils. John Chinn II était plutôt intelligent, mais en sa qualité de fils aîné il entra dans l’armée, suivant une autre tradition des Chinns. Son devoir était de demeurer dans le régiment de son père pour toute la durée de sa vie, bien que le corps fût de ceux que bien des gens eussent payé cher pour éviter. Il s’agissait d’irréguliers, de petits hommes bruns, noirauds, vêtus de vert olive à garniture de cuir noir, et leurs amis les appelaient les « Wuddars », nom qui s’applique à une race de gens de basse caste, laquelle déterre les rats pour les manger. Mais les Wuddars n’en tiraient nul grief. C’étaient les Wuddars, et leurs chefs d’orgueil se résumaient à ceux-ci :
[14] Bhils et Mairs, antiques races de l’Inde Centrale.