Premièrement, ils possédaient moins d’officiers anglais que n’importe quel régiment indigène. Secondement, à la parade, leurs lieutenants n’étaient pas montés, comme il est de règle générale, mais marchaient sur leurs deux jambes, à la tête de leurs hommes. Or, il faut à l’homme qui peut se maintenir au niveau des Wuddars à leur pas de marche bon souffle et bon jarret. Troisièmement, c’étaient les plus pukka shikarries (épatants chasseurs) de toute l’Inde. Quatrièmement — et indéfiniment — c’étaient les Wuddars — connus jadis sous le nom de Chinn’s Irregular Bhil Levies, mais maintenant, désormais et pour toujours, les Wuddars.
Nul Anglais n’était de leur mess, qui ne le fût pour l’amour d’eux ou par tradition de famille. Les officiers employaient, pour parler à leurs soldats, une langue qu’il n’y avait pas deux cents hommes blancs dans l’Inde pour comprendre ; et les hommes étaient leurs enfants, tous tirés des Bhils, lesquels sont peut-être la race la plus étrange qui soit parmi les nombreuses races étranges de l’Inde. Ce furent, et ils le sont restés dans le cœur, de véritables sauvages, sournois, méfiants, pleins de superstitions à ne pas croire. Les races que dans le pays nous appelons indigènes trouvèrent le Bhil en possession de la terre la première fois qu’ils firent irruption dans cette partie du monde, il y a des milliers d’années. Les livres les appellent Préariens, Aborigènes, Dravidiens, que sais-je encore ; et, en fin de compte, c’est comme cela que les Bhils s’appellent eux-mêmes. Lorsqu’un chef rajpoute, dont les bardes peuvent chanter la généalogie en remontant à douze siècles en arrière, se trouve porté au trône, son investiture n’est point complète qu’on ne l’ait marqué au front du sang tiré des veines d’un Bhil. Les Rajpoutes prétendent que la cérémonie ne signifie rien du tout, mais le Bhil n’ignore pas que c’est la dernière, dernière ombre de ses droits de jadis comme antique possesseur du sol.
Des siècles d’oppression et de massacre ont fait du Bhil un larron cruel et à moitié détraqué, ainsi qu’un voleur de bétail ; et, à l’arrivée de l’Anglais, il semblait presque aussi ouvert à la civilisation que les tigres de ses jungles. Mais John Chinn Premier, père de Lionel, grand-père de notre John, pénétra dans son pays, vécut avec lui, apprit sa langue, tua les daims qui ravageaient ses pauvres récoltes, et gagna sa confiance, de sorte que quelques Bhils apprirent à labourer et semer, tandis que d’autres se laissaient enrôler au service de la Compagnie pour policer leurs frères.
Lorsqu’ils comprirent que se mettre à l’alignement ne voulait pas dire « être exécuté sur l’heure », ils acceptèrent le métier de soldat comme un genre fatigant, mais amusant, de sport, et apportèrent du zèle à tenir en obéissance les petits Bhils restés sauvages. C’était le tranchant du coin. John Chinn Premier leur donna par écrit la promesse que si, à partir d’une certaine date, ils se conduisaient bien, le gouvernement fermerait les yeux sur les fautes passées ; et comme John Chinn était connu pour n’avoir jamais manqué à sa parole — une fois il avait promis de faire pendre un Bhil considéré chez lui comme invulnérable, et le fit pendre par-devant sa tribu pour sept meurtres avérés — les Bhils se rangèrent aussi tranquillement qu’il leur était donné de faire. Ce fut un travail lent, invisible, pareil à celui qu’on pratique par toute l’Inde aujourd’hui ; et bien que l’unique récompense de John Chinn arriva, comme je l’ai dit, sous la forme d’une tombe aux frais du gouvernement, le petit peuple des montagnes jamais ne l’oublia.
Le colonel Lionel Chinn les connaissait et les aimait, lui aussi, et avant la fin de son service, ils se trouvaient devenus, pour des Bhils, gens fort civilisés. C’est à peine si l’on pouvait distinguer maints d’entre eux des fermiers hindous de basse caste ; mais dans le sud, où John Chinn Premier était enterré, les plus sauvages s’en tenaient encore aux sommets des monts des Satpuras, entretenant une légende suivant laquelle un jour Jan Chinn, comme ils l’appelaient, reviendrait aux siens. En attendant ils se méfiaient de l’homme blanc et de ses façons. Au moindre motif d’excitation, les voilà qui partaient pillant à l’aventure, et tuant de temps à autre ; mais se trouvaient-ils ensuite l’objet d’un maniement discret, qu’ils se désolaient comme des enfants, et promettaient de ne plus jamais, jamais recommencer.
Les Bhils du régiment — les porteurs d’uniforme — donnaient l’exemple de maintes vertus, mais avaient besoin qu’on se prêtât à leurs volontés. Tant qu’on ne les emmenait pas comme rabatteurs après les tigres, ils s’ennuyaient et éprouvaient une sorte de nostalgie ; et leur froide audace — tous les Wuddars chassent le tigre à pied, c’est la marque de leur caste — faisait l’étonnement des officiers eux-mêmes. Ils vous suivaient de près un tigre blessé avec autant d’insouciance que s’il se fût agi d’un moineau à l’aile brisée ; et cela, à travers un pays tout en cavernes, crevasses et cavités, où un fauve pouvait tenir une douzaine d’hommes à sa merci. De temps à autre, on apportait à la caserne quelque petit homme la tête fracassée ou les côtes arrachées ; mais ses compagnons n’en apprenaient pas pour si peu la prudence ; ils se contentaient de régler au tigre son compte.
Le siège de derrière d’une charrette à deux roues versa le jeune John Chinn, ses étuis à fusil cascadant tout à l’entour de sa personne, devant la verandah du mess isolé des Wuddars. Le svelte petit gaillard, au nez en bec de corbin, semblait aussi délaissé qu’une chèvre égarée lorsqu’il secoua la poussière qui lui blanchissait les genoux, et que la charrette s’éloigna en cahotant sur la route éblouissante. Mais au fond du cœur il se sentait satisfait. Après tout, c’était le lieu où il était né, et les choses n’avaient guère changé depuis qu’enfant on l’avait envoyé en Angleterre, il y avait quinze ans.
Quelques constructions de plus ; mais l’air, l’odeur et le soleil étaient les mêmes ; et les petits hommes en vert, qui traversaient le terrain d’exercice, lui étaient on ne peut plus familiers. Trois semaines plus tôt, John Chinn eût déclaré qu’il ne se rappelait pas un mot de la langue Bhil, et voici qu’à la porte du mess il s’aperçut que ses lèvres balbutiaient des phrases qu’il ne comprenait pas — des bouts de vieux contes de nourrice, et les abrégés de tels et tels ordres que son père donnait aux hommes.
Le colonel le regarda monter les marches, et se prit à rire.