« Que disais-je ? répliqua-t-il. Peut-être est-ce à cause du nom. Le Bhil n’aime pas le changement. Donne-leur des ordres, Sahib — deux, trois, quatre mots à la fois, tels qu’ils peuvent en emporter dans leurs têtes. Cela suffit. »
Chinn donna des ordres, vaillamment, sans se rendre compte qu’un mot dit à la hâte, avant le repas du mess, devenait la loi révérée et sans appel de villages situés de l’autre côté des noires montagnes — n’était ni plus ni moins que la loi de Jan Chinn Premier, lequel, suivant la légende qui courait tout bas, était revenu sur terre dans le corps et les os de son petit-fils, pour surveiller la troisième génération.
Il ne pouvait y avoir le moindre doute là-dessus. Tous les Bhils savaient que Jan Chinn réincarné avait honoré de sa présence le village de Bukta après avoir tué son premier tigre — son premier en cette vie-ci ; qu’il avait mangé et bu avec les leurs, comme il avait coutume ; et — Bukta devait avoir fortement drogué la boisson de Chinn — sur son dos et sur son épaule droite tout le monde avait vu cette Nuée Rouge intimidante que les Dieux puissants avaient apposée sur la chair de Jan Chinn Premier la première fois qu’il se présenta au Bhil. Au regard du monde blanc et de sa sottise, lequel n’a pas d’yeux, c’était un svelte et jeune officier de Wuddars ; mais son peuple, à lui, savait que c’était Jan Chinn, Jan Chinn qui avait fait du Bhil un homme ; et, cette foi au cœur, ils s’empressèrent de répandre ses ordres, avec le souci de ne pas les altérer en route.
Étant donné que le sauvage, comme l’enfant qui joue seul, a horreur qu’on se moque de lui ou qu’on le questionne, tout ce monde garda pour soi ses convictions ; et le colonel, qui croyait connaître son régiment, ne devina jamais que, dans la conviction sereine de chacun des six cents hommes et officiers au pied prompt et au petit œil de jais, qui se tenaient devant lui au port d’armes, le sous-lieutenant, là, sur l’aile gauche de la ligne, était bel et bien un demi-dieu à sa seconde incarnation — déité tutélaire de leur pays et de leur peuple. Les Dieux de la Terre eux-mêmes avaient apposé leur empreinte sur l’incarnation, et qui donc oserait mettre en doute l’ouvrage des Dieux de la Terre ?
Chinn, qui, par-dessus tout, était un homme pratique, vit que son nom de famille le servait bien à la caserne et au camp. Ses hommes ne lui causaient pas d’ennui — on ne commet pas de fautes régimentaires avec un dieu pour occuper le siège de la justice — et il était sûr des meilleurs rabatteurs du district quand il en avait besoin. Ils croyaient que la protection de Jan Chinn Premier les couvrait de son manteau, et dans cette croyance montraient une hardiesse qui dépassait même l’ordinaire des Bhils les plus hardis.
Ses quartiers commençaient à ressembler à un petit museum d’histoire naturelle, malgré les duplicata de têtes, de cornes et de crânes qu’il envoyait chez lui dans le Devonshire. Les sujets, très humainement, appréciaient le côté faible de leur dieu. C’est vrai qu’il était incorruptible, mais les dépouilles d’oiseaux, les papillons, les insectes, et, par-dessus tout, les nouvelles du gros gibier, lui faisaient plaisir. Sous d’autres rapports, aussi, il se montrait à la hauteur de la tradition Chinn. Il était à l’épreuve de la fièvre. Une nuit à la belle étoile en compagnie d’un chevreau à l’attache dans une vallée humide, nuit d’où le commandant fût sorti avec un mois de malaria, n’avait nul effet sur lui. Il était, comme ils disaient, salé avant de naître.
Or, durant l’automne de sa seconde année de service, une rumeur inquiète sembla filtrer de terre et courut parmi les Bhils. Chinn n’en perçut rien jusqu’au jour où l’un de ses camarades officiers dit à travers la table du mess :
« Votre vénérable ancêtre est en bombe dans le pays des Satpuras. Vous ne feriez pas mal d’aller jeter un coup d’œil par là.
— Je ne veux pas me montrer irrespectueux, mais j’en ai un peu soupé, de mon vénérable ancêtre. Bukta ne cause pas d’autre chose. Qu’est-ce que le vieux zigue est censé faire maintenant ?
— Parcourir le pays au clair de lune, à cheval sur son tigre de parade. Telle est la nouvelle. Il a été vu par environ deux mille Bhils, gambadant le long de la cime des Satpuras, et causant aux gens une peur bleue. Ils le croient dévotement, et tous mes gaillards des Satpuras sont devant son autel — sa tombe, veux-je dire — en train de s’esquinter à l’adorer. Vous devriez vraiment y aller. Ce doit être quelque chose de pas ordinaire que de voir son grand-père traité en dieu.