Rien n’était plus vrai. Lorsque Bukta dépouillait l’uniforme et revenait au costume rudimentaire des siens, il jetait aux orties sa civilisation d’officier instructeur. Cette nuit-là, après avoir causé quelque temps avec ses sujets, il se consacra à l’orgie ; et l’orgie bhil est une chose que la plume ne saurait guère décrire. Chinn, exalté par le triomphe, s’y trouva plongé jusqu’au cou ; mais le sens des mystères lui resta caché. De véritables sauvages vinrent avec des offrandes se presser autour de ses genoux. Il offrit sa gourde aux anciens du village. Ils se firent éloquents et l’enguirlandèrent de fleurs. Prêts et offrandes, pas tous des plus convenables, furent poussés vers lui, et une musique infernale se déroula et fit rage autour de rouges feux, tandis que des chanteurs entonnaient les chansons du vieux temps, et dansaient de bien singulières danses. Les liqueurs aborigènes sont très puissantes, et Chinn fut obligé maintes fois d’y goûter ; mais, à moins que le breuvage n’eût été drogué, comment lui arriva-t-il de tomber soudainement endormi pour ne s’éveiller que tard le lendemain — à un demi-jour de marche du village ?

« Le Sahib était très fatigué. Il s’est endormi un peu avant le jour, expliqua Bukta. Mes gens l’ont porté ici, et voici qu’il est temps de retourner aux cantonnements. »

La voix, égale et déférente, le pas, ferme et silencieux, rendaient difficile à croire que quelques heures auparavant Bukta hurlait et cabriolait en compagnie de démons nus de la jungle, ses semblables.

« Mes gens ont été très contents de voir le Sahib. Ils n’oublieront jamais. La prochaine fois que le Sahib s’en va en recrutement, il ira chez eux, et ils lui donneront autant d’hommes qu’il nous en faudra. »

Chinn garda tout cela pour lui, sauf en ce qui concerne la chasse du tigre ; et, cette histoire-là, Bukta la broda d’une langue effrontée. La peau était certainement une des plus belles que jamais on eût exposées au mess, et ne devait pas être la seule du genre. Lorsque Bukta ne pouvait accompagner à la chasse son enfant gâté, il prenait soin de le mettre en bonnes mains, et Chinn en apprit plus sur la mentalité et les ambitions du Bhil sauvage en ses marches et campements, dans les entretiens au crépuscule ou les haltes au bord des fontaines, qu’un homme non averti eût pu le faire au cours de toute une vie.

Ses hommes, au régiment, ne tardèrent pas à s’enhardir et à parler de leurs parents — la plupart dans l’ennui — et à lui exposer des cas de juridiction locale. Ils racontaient, en s’accroupissant dans sa verandah, à la tombée du jour, dans ce parler facile, confidentiel, des Wuddars, que tel célibataire s’était enfui dans un village lointain avec telle femme mariée. Or, quel était le nombre de vaches que Chinn Sahib considérait être une juste amende. Ou encore, si l’ordre écrit venait du gouvernement qu’un Bhil eût à se rendre en une ville close des plaines afin d’y déposer comme témoin devant une cour de justice, serait-il sage de méconnaître cet ordre ? D’autre part, si on y obéissait, le voyageur inconsidéré reviendrait-il en vie ?

« Mais qu’ai-je à faire de tout cela ? demanda Chinn à Bukta sur un ton d’impatience. Je suis un soldat. Je ne connais pas la loi.

— Peuh ! La loi est faite pour les imbéciles et… les blancs. Donne-leur un ordre grand et sonore, et ils s’en tiendront à lui. Tu es leur loi.

— Mais, pourquoi ? »

Le visage de Bukta se couvrit d’un masque impénétrable. C’était la première fois, semblait-il, que l’idée le frappait.