— A pied et en plein jour, répondit le jeune Chinn.

— C’était votre coutume, d’après ce que j’ai entendu dire, reprit Bukta se parlant à lui-même. Je vais tâcher d’avoir de ses nouvelles. Puis vous et moi nous irons le trouver. Je porterai un fusil. Vous avez le vôtre. Pas besoin d’en avoir davantage. Quel tigre te résisterait ? »

L’animal fut signalé près d’une petite flaque d’eau à l’entrée d’un ravin, repu et assoupi sous le soleil de mai. Levé comme un perdreau, il se tourna pour livrer bataille à mort. Bukta ne fit même pas le simulacre de braquer son rifle, et se contenta de ne pas quitter du regard Chinn, qui répondit au rugissement de tonnerre de la charge par une seule balle — il sembla au jeune homme qu’il s’écoulait des heures tandis qu’il visait — laquelle balle laboura la gorge pour aller fracasser l’épine dorsale au-dessous du cou et entre les épaules. Le fauve s’aplatit, suffoqua, et tomba ; et, avant que Chinn se rendît bien compte de ce qui était arrivé, Bukta le priait de rester là tandis qu’il mesurait du pas la distance qui séparait ses pieds de la gueule encore grinçante.

« Quinze, dit Bukta. Des pas ordinaires. Pas besoin d’un second coup, Sahib. Il saigne proprement où il est, et il serait dommage d’abîmer la peau. J’avais dit que ces gens-là nous seraient inutiles, mais ils sont venus — en cas. »

Soudain les flancs du ravin s’étaient couronnés de têtes : les gens de Bukta — force qui eût suffi pour mettre la bête en compote, au cas où Chinn eût manqué son coup ; mais leurs fusils étaient cachés, et on les eût pris pour des rabatteurs que la chose intéressait, tandis que cinq d’entre eux attendaient l’ordre d’écorcher. Bukta regarda la vie s’en aller du fond des yeux sauvages, leva la main, et tourna sur les talons.

« Inutile de montrer que nous nous en soucions, dit-il. Maintenant nous pouvons après cela tuer ce que nous voulons. Tendez votre main, Sahib. »

Chinn obéit. Elle n’avait pas un tremblement, et Bukta hocha la tête.

« Cela aussi, c’était votre coutume. Mes gens ne sont pas longs à écorcher. Ils porteront la peau aux cantonnements. Le Sahib voudra-t-il venir dans mon pauvre village passer la nuit et, peut-être, oublier les grades ?

— Mais, ces hommes — les rabatteurs. Ils ont travaillé dur, et peut-être…

— Oh, s’ils écorchent mal, nous les écorcherons. Ce sont mes gens. A la caserne, je suis une chose. Ici, j’en suis une autre. »