« Qu’on lui donne à manger », dit Bukta.
Et les villageois obéissants poussèrent devant lui des vaches pour le distraire, afin qu’il restât dans le voisinage.
Des princes et des potentats ont fait le voyage de l’Inde et ont dépensé moult argent pour ne faire qu’entrevoir des bêtes à peine la moitié aussi belles que celle de Bukta.
« Cela n’a rien de séant, dit-il au colonel, en demandant une permission de chasse, que le fils de mon colonel, lequel fils est peut-être… que le fils de mon colonel s’en aille perdre son pucelage sur n’importe quelle petite bête de jungle. Cela sera bon pour après. J’ai attendu longtemps celui-ci, qui est un tigre. Il est venu du pays de Mair. D’ici sept jours nous serons de retour avec la peau. »
L’envie fit grincer les dents au mess. Bukta l’eût-il voulu, qu’il eût pu les inviter tous. Mais il s’en alla seul avec Chinn, deux jours de char-à-banc et un jour de marche à pied, jusqu’à ce qu’ils atteignissent une vallée rocheuse, aveuglante, qui renfermait un étang d’eau excellente. La journée était torride, et fort naturellement le jeune homme se dévêtit et entra dans l’eau pour s’y baigner, laissant Bukta près de ses vêtements. Une peau blanche se voit de loin sur l’écran brun de la jungle, et ce qu’aperçut Bukta sur le dos et l’épaule droite de Chinn le fit s’approcher pas à pas, les yeux tout grands.
« J’avais oublié qu’il n’est pas décent de se déshabiller devant un homme de son rang, dit Chinn, en s’enfonçant dans l’eau. Comme il regarde, le petit diable ! Qu’est-ce que c’est, Bukta ?
— La marque ! répondit un murmure.
— Ce n’est rien. Vous savez comment il en retourne avec ma famille ! »
Chinn se sentit ennuyé. La tache lie de vin qu’il portait sur l’épaule, quelque chose comme ce nuage conventionnel qu’on voit à certains plats indochinois, lui avait échappé de la mémoire, sans quoi il ne se fût pas baigné. Elle se présentait, selon le dire de la famille, toutes les deux générations, n’apparaissant, chose assez curieuse, que huit ou neuf ans après la naissance, et, sauf qu’elle faisait partie de l’héritage de Chinn, ne pouvait, d’une façon précise, être considérée comme un ornement. Il se hâta de regagner le bord, se rhabilla, et ils reprirent leur marche jusqu’à ce qu’ils rencontrassent deux ou trois Bhils, lesquels aussitôt tombèrent à plat ventre.
« Mes gens ! grommela Bukta, sans leur accorder plus d’attention. Et de la sorte, vos gens, Sahib. Lorsque j’étais jeune homme, nous étions en plus petit nombre, mais pas aussi faibles. Maintenant, nous sommes nombreux, mais une pauvre engeance. Comme on peut s’en souvenir. Comment le tuerez-vous, Sahib ? Du haut d’un arbre ; de derrière un abri que mes gens construiront ; de jour ou de nuit ?