— Vous savez que vous avez un ancêtre enterré là-bas quelque part du côté des monts des Satpuras, n’est-ce pas ? dit le major, comme Chinn souriait d’un air indécis.
— Mais oui, je le sais, repartit Chinn, qui connaissait par cœur la chronique des Chinns. »
Elle se trouvait dans un vieux registre usé, sur la table de laque, derrière le piano, au fond de la maison du Devonshire, et les enfants sont autorisés à la regarder le dimanche.
« Ma foi, je n’en étais pas sûr. Votre vénérable ancêtre, mon garçon, suivant les Bhils, possède un tigre en propre — un tigre de selle, sur le dos duquel il fait le tour du pays toutes les fois que cela lui chaut. J’hésite à trouver cela décent chez l’ombre d’un ex-percepteur ; mais voilà ce que croient les Bhils du Sud. Il n’est pas jusqu’à nos hommes, lesquels pourraient passer pour n’avoir point froid aux yeux, qui ne se soucient guère de battre le pays s’ils entendent dire que Jan Chinn est en train de se balader sur son tigre. On suppose que celui-ci est un animal moiré, à la robe nébuleuse — non pas rayé, mais comme enfumé, à l’instar d’un chat d’Espagne. Sale bête, à ce qu’on dit, et signe certain de guerre ou d’épidémie, ou — ou de quelque chose. Voilà pour vous une gentille légende de famille.
— Quelle en est, supposez-vous, l’origine ? demanda Chinn.
— Demandez aux Bhils des Satpuras. Le vieux Jan Chinn était un grand chasseur devant l’Éternel. Peut-être s’agit-il de la revanche du tigre, ou peut-être leur fait-il encore la chasse. Il vous faut, l’un de ces jours, aller à sa tombe vous enquérir de cela. Bukta sans doute y veillera. Il me demandait avant votre arrivée si, par quelque malchance, vous n’aviez pas déjà tué votre tigre. Si non, il est prêt à vous prendre sous son aile. Naturellement, pour vous, c’est obligatoire. Vous ne vous embêterez pas avez Bukta. »
Le major ne se trompait pas. A l’exercice, Bukta tenait l’œil sur le jeune Chinn, et la première fois que le nouvel officier éleva la voix dans un commandement, on remarqua que toute la ligne tressaillit. Il n’est pas jusqu’au colonel qui ne fût abasourdi, car on eût pu croire que c’était Lionel Chinn de retour du Devonshire avec un nouveau bail de vie. Bukta avait continué à développer sa théorie parmi ses intimes, et elle fut acceptée comme article de foi dans le régiment, attendu qu’il n’était un mot ni un geste, de la part du jeune Chinn, qui n’en fussent la confirmation.
Le vieux s’arrangea bientôt pour que son enfant gâté se lavât du reproche de n’avoir pas tué son tigre ; mais il ne se contenta pas de prendre la première bête qui se présenta. Dans ses villages il disposait de la haute, basse et moyenne justice, et lorsque ses gens — nus et en émoi — vinrent à lui avec le signalement d’une bête, il les pria d’envoyer des éclaireurs aux lieux de massacre ainsi qu’aux abreuvoirs, afin d’être sûr que la proie était bien celle qui convenait à la dignité d’un tel homme.
Trois ou quatre fois les traqueurs intrépides revinrent dire, ce qui était vrai, que la bête était galeuse, rabougrie — une tigresse épuisée par l’allaitement, ou un vieux mâle à la dent ébréchée — et Bukta calmait l’impatience du jeune Chinn.
A la fin, on signala un noble animal — un tueur de bétail de dix pieds, à l’énorme et libre rouleau de fourrure le long du ventre, au poil lustré, au cou pris dans un jabot bien touffu, pourvu de favoris, folâtre et jeune. Il avait égorgé un homme, histoire de s’amuser, disait-on.