Il avança la poignée de son sabre en signe de loyauté, honneur qu’on ne rend qu’aux vice-rois, aux gouverneurs, aux généraux, ou aux petits enfants que l’on aime tendrement. Chinn toucha machinalement la poignée avec trois doigts, en murmurant il ne savait quoi. Il se trouva que c’était la vieille réponse de ses jeunes années, lorsque Bukta l’appelait pour rire le petit général sahib.

Les quartiers du major étaient en face de ceux de Chinn, et le major en personne, s’apercevant que la surprise faisait perdre le souffle à son serviteur, regarda du fond de la pièce. Alors, il s’assit sur son lit et se mit à siffler ; car la vue du plus ancien des officiers indigènes du régiment, un Bhil « pur sang », un Compagnon de l’Ordre du British India, ayant trente-cinq années de service sans reproche dans l’armée, et parmi les siens un rang supérieur à celui de maints principicules du Bengale, la vue d’un homme pareil en train de remplir l’office de valet de chambre auprès du sous-lieutenant nouveau venu dépassait la mesure de ses forces.

Les rauques clairons sonnèrent l’appel au mess, lequel appel a derrière lui une longue légende. D’abord quelques notes perçantes, comme les cris de rabatteurs dans un fourré lointain ; puis, large, plein et égal, le refrain du chant sauvage : « Eh là, eh là, la graine verte de Mundore — Mundore ! »

« Tous les petits enfants étaient au lit la dernière fois que le sahib entendit cet appel », déclara Bukta, en passant à Chinn un mouchoir propre.

L’appel lui rappela des souvenirs : son berceau sous la moustiquaire, le baiser de sa mère, et le bruit de pas qui s’éteignaient tandis qu’il tombait endormi parmi les siens. Sur quoi il agrafa le col sombre de sa nouvelle jaquette de mess, et s’en alla dîner comme un prince qui vient d’hériter de la couronne paternelle.

Le vieux Bukta s’éloigna en tortillant ses favoris. Il avait conscience de sa propre valeur, et ni argent ni grades à la disposition du gouvernement ne l’eussent amené à mettre les boutons aux chemises de jeunes officiers, ni à leur tendre des cravates propres. Toutefois, lorsqu’il enleva son uniforme, cette nuit-là, et s’accroupit parmi ses camarades pour fumer tranquillement, il leur raconta ce qu’il avait fait, et ils déclarèrent qu’en tout il avait bien fait. Sur quoi Bukta exposa une théorie qui, à l’esprit des blancs, eût paru de la folie furieuse ; mais les petits guerriers tout chuchotants, à tête rassise, l’examinèrent à tous les points de vue, et pensèrent qu’elle pouvait renfermer beaucoup de vrai.

Au mess, sous la lumière des lampes à huile, la conversation en vint comme de coutume au sujet inépuisable du shikar — la chasse au gros gibier de toutes sortes et dans toutes sortes de conditions. Le jeune Chinn ouvrit les yeux lorsqu’il comprit que chacun de ses camarades avait tué plusieurs tigres à la façon wuddar — c’est-à-dire à pied — sans faire plus de cas de la chose que s’il se fût agi d’un chien.

« Dans neuf cas sur dix, déclara le major, un tigre est presque tout aussi dangereux qu’un porc-épic. Mais, la dixième fois, vous rentrez au logis les pieds par devant. »

Ces mots furent le signal d’une conversation générale, et minuit était loin d’être sonné que la cervelle de Chinn bourdonnait d’histoires de tigres — mangeurs d’hommes et tueurs de bétail, chacun exerçant son petit métier aussi méthodiquement qu’un rond de cuir ; nouveaux tigres récemment arrivés dans tel et tel district, et vieilles bêtes familières de grande finesse, connues au mess sous des sobriquets — tels que « Pattu », indolent, aux pattes énormes, et « Madame Malàpropos », qui arrivait au moment où vous vous y attendiez le moins, et miaulait comme une femme. Puis on se mit à parler des superstitions bhiles, champ aussi vaste que pittoresque, jusqu’à ce que le jeune Chinn donnât à entendre qu’il se croyait berné.

« Non pas, ma parole, déclara quelqu’un à sa gauche. On vous connaît à fond. Vous êtes un Chinn et tout cela, et vous avez ici une sorte de droit acquis ; mais, si vous ne croyez pas ce que nous vous disons, que ferez-vous, alors, quand le vieux Bukta entame le chapitre de ses histoires ? C’est une autorité en fait de tigres-fantômes et de tigres qui vont en un enfer à eux ; et de tigres qui marchent sur leurs pattes de derrière, et, par-dessus le marché, du tigre que monte votre grand-père. Curieux qu’il n’ait pas soufflé un mot de cela.