« Nous sommes les voleurs de Mahadeo, dirent les Bhils simplement. C’est notre destin, et nous avions peur. Lorsque nous avons peur, nous volons toujours. »
Bonnement et sans détours, comme des enfants, ils livrèrent le montant du pillage, tout, sauf deux bœufs et quelques bouteilles d’alcool qui manquaient (ceux-là, Chinn promit d’en tenir compte de sa poche), et dix meneurs furent expédiés dans les plaines, porteurs d’un document merveilleux, écrit sur une feuille de carnet, et adressé à un inspecteur de police adjoint de district. Il y avait bien du malheur dans cette note, ainsi que Jan Chinn les en avertit, mais tout valait mieux que la perte de la liberté.
Armés de cette protection, les déprédateurs repentants s’en allèrent. Ils n’avaient nul désir de recontrer Mr. Dundas Fawne, de la police, âgé de vingt-deux ans, et d’aspect joyeux, plus qu’ils ne désiraient revoir la scène de leurs méfaits. En voulant prendre un terme moyen, ils tombèrent en plein camp du seul aumônier du gouvernement octroyé aux divers corps irréguliers dans un district d’une étendue de quinze milles carrés, et se présentèrent à lui dans un nuage de poussière. C’était un prêtre, ils le savaient, et, ce qui était encore plus important, un bon sportsman, généreux avec ses rabatteurs.
Lorsqu’il lut le billet de Chinn, il se prit à rire, ce qu’ils jugèrent un heureux présage, jusqu’au moment où il fit comparaître des policemen, lesquels attachèrent les poneys et les bœufs auprès des piles de fourniment, et mirent la main sur trois hommes de cette bande souriante de voleurs qu’on appelait les voleurs de Mahadeo. L’aumônier lui-même les apostropha de façon magistrale à l’aide de son fouet de chasse. Ce fut pénible, mais Jan Chinn l’avait prophétisé. Ils se résignèrent, tout en refusant de se défaire de la protection écrite, de peur de la prison. Au retour, ils rencontrèrent Mr. D. Fawne, qui avait entendu parler des larcins, et auquel la chose ne plaisait guère.
« Certainement, dit le plus âgé de la bande, à la fin de cette seconde interview, certainement, grâce à la protection de Jan Chinn, notre liberté est sauve, mais c’est comme s’il y avait maints coups de bâton sur un seul petit bout de papier. Cachons-le. »
L’un d’eux grimpa dans un arbre, et fourra la lettre à quarante pieds du sol dans une fente où elle ne pouvait plus nuire. Réchauffés, endoloris, mais heureux, nos dix hommes revinrent trouver Jan Chinn le lendemain ; il était installé au milieu de Bhils mal à leur aise, tous le regard fixé sur leur bras droit, et tous menacés de la disgrâce de leur Dieu s’ils se grattaient.
« C’était un bon kowl, déclara le chef. D’abord l’aumônier, qui riait, a commencé par nous prendre notre butin, et en a battu trois d’entre nous, comme c’était promis. Ensuite, nous avons rencontré Fawne Sahib, qui, lui, a grommelé, et a demandé le butin. Nous avons dit la vérité, sur quoi il nous a tous battus l’un après l’autre et nous en a dit de toutes les couleurs. Il nous a donné après cela ces deux paquets (ils déposèrent sur le sol une bouteille de whisky et une boîte de cheroots), et nous sommes partis. Le kowl est dans un arbre, à cause qu’il a pour vertu de nous faire battre dès que nous le montrons à un sahib.
— Mais sans ce kowl, dit Jan Chinn sévèrement, vous auriez tous marché en prison entre deux policemen. Vous arrivez bien, et vous allez me servir de rabatteurs. Voilà des gens qui ne se sentent pas à leur affaire, et nous allons chasser jusqu’à ce qu’ils aillent mieux. Ce soir, nous ferons la fête. »
Il est écrit dans les chroniques des Bhils des Satpuras, parmi maintes autres choses que nous ne pouvons rapporter, que, durant cinq jours après celui où il avait apposé sur eux sa marque, Jan Chinn chassa pour son peuple ; et durant les cinq nuits de ces cinq jours-là, la tribu s’enivra de la plus royale façon. Jan Chinn acheta des alcools du pays d’une force effroyable, et massacra un nombre illimité de sangliers et de daims, afin que si quelques gens tombaient malades ils eussent pour cela de bons motifs.
Entre le mal de tête et le mal de cœur ils ne trouvèrent pas le temps de penser à leurs bras, mais suivirent avec soumission Jan Chinn à travers les jungles ; et, grâce à la confiance qui revenait chaque jour, hommes, femmes et enfants se retirèrent doucement dans leurs villages au fur et à mesure que la petite armée passait auprès de ceux-ci. Ils répandirent le bruit qu’il était juste et raisonnable d’être égratigné au moyen des couteaux ensorcelés ; que Jan Chinn était bel et bien réincarné sous la forme d’un Dieu de la table ouverte, et que de toutes les nations les Bhils des Satpuras venaient en première ligne dans sa faveur, à la condition toutefois qu’ils ne se grattassent point. Désormais, ce bienveillant demi-dieu devait s’associer en leur esprit avec de grands gueuletons et le vaccin ainsi que les lancettes d’un gouvernement paternel.