Capitaine Congleton, je vais mettre « flirt » à la place. Cela sonne mieux.

LUI. — Non, j’ai changé d’idée pour ce qui est de boire. Bonsoir, gentille dame. Je vous verrai demain ?

ELLE. — Ou-ui. Bonsoir, Guy. Ne soyez pas fâché contre moi.

LUI. — Fâché ! Vous savez que j’ai en vous une confiance absolue. Bonsoir et — Dieu vous protège ! (Trois secondes plus tard. Seul.) Hum ! Je donnerais bien quelque chose pour savoir si derrière tout cela il n’y en a pas un autre.

NOTES SUR LA VIE
DE BADALIA HERODSFOOT

Au commencement, c’était une femme de pas grand’chose. Elle avait porté la lourde frange de cheveux à la chien, parure distinctive de la fille à marchand des quatre saisons, et il est dans Gunnison Street[24] une légende suivant laquelle une lampe éblouissante en chaque main, le jour de son mariage, elle dansa le chahut sur la brouette à bigorneaux d’un amoureux congédié, jusqu’au moment où intervint un policeman, sur quoi Badalia empoigna le représentant de la loi, qu’elle fit valser au milieu de hurlements de joie. Ce furent ses jours d’abondance, et ils ne durèrent pas longtemps, attendu qu’au bout de deux ans son époux prit autre femme à lui, et sortit de l’existence de Badalia par-dessus le corps inanimé de la dame. C’est, en effet, par des coups qu’il mit arrêt aux protestations d’icelle. Tandis qu’elle goûtait les joies du veuvage, le bébé, que le mari s’était gardé d’emporter, mourut du croup, et Badalia se trouva tout à fait seule. Avec une rare fidélité elle resta sourde à toutes propositions tendant à un second mariage suivant les usages de Gunnison Street, lesquels ne diffèrent en rien de ceux des sauvages de l’Afrique. « M’n homme, expliqua-t-elle à ses soupirants, i’ r’viendra un d’ces quat’ matins, et pour lorsse plus qu’probable qu’i’ m’tuerait si savait que j’vis avec vous. Vous ne l’connaissez pas, Tom ; moi, je l’connais. Donc, allez-vous-en. J’peux m’en tirer toute seule — n’ayant pas d’marmot. »

[24] Rue de Whitechapel, quartier misérable de Londres.

Elle s’en tira, grâce à un fer à repasser, à la garde de quelques bébés, et à la vente occasionnelle des fleurs. Ce dernier commerce en est un qui demande des capitaux et entraîne la vendeuse fort loin vers l’ouest, si bien que le voyage pour revenir de…, admettons, Burlington Arcade[25] à Gunnison Street, est une excuse à boire ; et alors, comme l’expliquait Badalia : « Vous rentrez chez vous avecque l’châle à moitié sorti du dos, et l’capistra sous l’bras, et pas un sou en poche, sans parler d’un sergot pour vous tenir compagnie. » Badalia ne buvait pas, mais elle connaissait ses congénères, et avait avec elles son franc parler. Par ailleurs elle gardait son quant à soi, et réfléchissait longuement à Tom Herodsfoot, son mari, qui reviendrait à quelque jour, et au bébé qui, lui, jamais ne reviendrait. De quelle façon ces pensées agirent-elles sur son esprit, impossible de le savoir.

[25] Passage situé dans Piccadilly, quartier élégant de Londres.

Son entrée dans le monde date du soir où elle se leva littéralement sous les pieds du révérend Eustace Hanna, sur le palier du no 17 de Gunnison Street, et lui fit entendre qu’il n’était qu’un âne bâté, sans ombre de discernement dans sa façon de distribuer ses charités à la paroisse.