« V’là c’qu’i’ m’a fait à cause que l’cœur, i’ s’brisait pas assez vite ! Il a essayé d’l’avoir pour l’briser ! Regardes-y bien, Tom, a’c’que tu m’as fait hier soir ; et c’est moi, encore, qu’ai r’fait les avances. Mais c’était avant que j’sache que t’étais en train d’te mett’avecque c’te femme-là…
— Portez-vous plainte ? demanda le policeman. P’t’ête bien qu’il attrapera un mois pour cela.
— Non », répondit carrément Jenny.
Exposer son homme au mépris de la rue était une chose, mais le mener en prison en était une autre.
« Alors, rentrez vous coucher. Et vous (ceci s’adressait à la foule), circulez, circulez. Il n’y a rien pour rire là-dedans. (A Tom, que ses amis étaient en train d’assurer de leurs sympathies :) Quant à vous, tenez-vous content qu’elle n’ait pas porté plainte, mais souvenez-vous-en pour la prochaine fois », etc…
Tom n’apprécia nullement la mansuétude de Jenny, pas plus que ne l’aidèrent ses amis à se calmer. Il avait rossé la femme parce que c’était une guenon. Et c’était précisément la raison pour laquelle il avait songé à prendre une autre femelle. Or, toutes ses bonnes actions n’avaient abouti qu’à une scène vraiment pénible dans la rue, à une exhibition de sa propre personne autant que de celle de sa femme, et à une certaine perte de considération — cela, il s’en rendait vaguement compte — auprès de ses camarades. Donc, toutes les femmes étaient des guenons, et le whisky, chose fort appréciable. Ses amis compatirent avec lui. Peut-être avait-il été pour sa femme plus dur qu’elle ne méritait, mais la façon déplacée dont elle s’était conduite, y eût-elle été provoquée, excusait tout le reste.
« A ta place je n’voudrais plus rien avoir à faire avec elle — une femme comme ça », dit un consolateur.
— Laisse donc la bougresse s’débarboter toute seule. On s’consume l’tempérament pour leur enfourner l’pain dans l’gobichon, tandis qu’e’ restent assises bien tranquilles à la maison toute la sainte journée ; et à la première fois, r’marquez bien, qu’vous n’êtes pas tout à fait d’accord, c’qu’est très naturel pour un homme qu’est un homme, on vous f… dans la rue, en vous appelant Dieu sait quoi. A quoi qu’tout ça sert, j’vous l’demande ? » Ainsi parla le consolateur numéro deux.
Le whisky fut le troisième, et l’inspiration que Tom en tira le frappa comme la meilleure de toutes. Il retournerait voir Badalia, sa légitime. Probable qu’elle ne serait pas restée sans faire quelque chose de mal pendant qu’il était parti, ce qui lui permettrait de revendiquer son autorité maritale. Pour certain elle aurait de l’argent. On eût dit que la femme qui vivait seule possédait toujours les sous que Dieu et le gouvernement refusaient aux hommes qui se tuaient de travail. Tom avala une gorgée de plus de whisky. Il n’était pas douteux que Badalia n’eût fait quelque chose de mal. Il se pouvait même qu’elle eût repris un autre homme. Il attendrait que le nouveau mari eût débarrassé le chemin, et, après une roulée de coups de pied à Badalia, obtiendrait de l’argent et goûterait une satisfaction qui depuis longtemps lui manquait. Les religions comme les lois peuvent avoir leur vertu, mais, on a beau dire, l’alcool est la seule chose qui, à vos propres yeux, purifie vos actions. Il est fâcheux seulement que les effets en soient sans durée.
Tom quitta ses amis, en les priant d’avertir Jenny qu’il allait à Gunnison Street sans espoir de retour dans ses bras. Attendu qu’il s’agissait d’une vilaine commission, ils se la rappelèrent et la débitèrent chacun séparément, en détachant bien les mots, comme de bons ivrognes, aux oreilles de Jenny. Alors, Tom se remit à boire jusqu’à faire reculer son ivresse, qui resta sur lui suspendue, telle recule la vague et reste suspendue sur l’épave qu’elle va engloutir. Il atteignit l’asphalte noir, poli par l’usure, d’une rue latérale, et chemina d’un pas circonspect parmi les reflets de lumière des devantures de boutiques, qui flambaient dans des gouffres de ténèbre infernale, à des brasses au-dessous de ses talons de souliers. Il avait vraiment toute sa tête. En jetant un regard au fond de son passé, il se sentit si complètement, si parfaitement justifié au regard de toutes ses actions, que si Badalia, en son absence, s’était permis de mener une vie sans reproche, il la brésillerait pour ne s’être pas mal conduite.