—Wah! dit Petit Toomai, tu es un gros éléphant.
Et il secoua sa tête ébouriffée, en répétant ce que disait son père:
—Le Gouvernement peut bien payer le prix des éléphants, mais c’est à nous, mahouts, qu’ils appartiennent. Quand tu seras vieux, Kala Nag, il viendra quelque riche Rajah qui t’achètera au Gouvernement, à cause de ta taille et de tes bonnes manières, et tu n’auras plus rien à faire qu’à porter des boucles d’or à tes oreilles, un dais d’or sur ton dos, des draperies rouges couvertes d’or sur tes flancs et à marcher en tête du cortège royal. Alors, je serai assis sur ton cou, ô Kala Nag, un ankus d’argent à la main, et des hommes courront devant nous, avec des bâtons dorés, en criant: «Place à l’éléphant du Roi!» Ce sera beau, Kala Nag, mais pas aussi beau que de chasser dans les jungles.
—Peuh! dit Grand Toomai, tu n’es qu’un petit garçon et aussi sauvage qu’un veau de buffle. Cette façon de passer sa vie à courir du haut en bas des montagnes n’est pas ce qu’il y a de mieux dans le service du Gouvernement. Je me fais vieux, et je n’aime pas les éléphants sauvages. Qu’on me donne des lignes à éléphants, en briques, une stalle par bête, des pieux solides pour les amarrer en sûreté, et de larges routes unies pour les exercer au lieu de ce va-et-vient toujours en camp volant... Ah! les casernes de Cawnpore avaient du bon. Il y avait tout près un bazar, et seulement trois heures de travail par jour.
Petit Toomai se rappela les lignes à éléphants de Cawnpore et ne dit rien. Il préférait de beaucoup la vie de camp, et détestait ces larges routes unies, les distributions quotidiennes de foin au magasin à fourrage, et les longues heures où il n’y avait rien à faire qu’à surveiller Kala Nag s’agitant sur place dans ses piquets. Ce qu’aimait Petit Toomai, c’était l’escalade par les chemins enchevêtrés que seul un éléphant peut prendre, et puis le plongeon dans la vallée, la brève apparition des éléphants sauvages pâturant à des milles au loin, la fuite du sanglier et du paon effrayés sous les pieds de Kala Nag, les chaudes pluies aveuglantes, quand toutes les collines et les vallées fumaient, les beaux matins pleins de brouillard, quand personne ne savait où l’on camperait le soir, la poursuite patiente et minutieuse des éléphants sauvages, et la course folle, les flammes et le tohu-bohu de la dernière nuit, quand ils venaient se précipiter en torrent à l’intérieur des palissades comme des rochers dans un éboulement, découvraient l’impossibilité d’en sortir, et se lançaient contre les poteaux massifs, pour être enfin repoussés par des cris, des torches flamboyantes et des salves de cartouches à blanc. Là, même un petit garçon pouvait se rendre utile, et Toomai se rendait aussi utile que trois petits garçons. Il tenait sa torche et l’agitait, et criait de son mieux. Mais le vrai bon temps, c’était quand on commençait à faire sortir les éléphants, quand le keddah, c’est-à-dire la palissade, ressemblait à un tableau de la fin du monde, et que, ne pouvant plus s’entendre, les hommes étaient obligés de se faire des signes. Alors Petit Toomai grimpait sur un des poteaux ébranlés, et il avait l’air d’un lutin dans la lumière des torches; puis, ses cheveux noirs, blanchis par le soleil, flottant sur ses épaules, on entendait, à la première accalmie, les cris aigus d’encouragement qu’il jetait à Kala Nag, parmi les barrissements et les craquements, le claquement des cordes, et les grondements des éléphants entravés.
—Maîl, maîl, Kala Nag! (Allons, allons, Serpent Noir!) Dant do! (Un bon coup de défense!) Somalo! Somalo! (Attention! Attention!) Maro! Mar! (Frappe, frappe!) Prends garde au poteau! Arre! Arre! Hai! Hai! Kya-a-ah!
Et le grand combat entre Kala Nag et l’éléphant sauvage roulait çà et là à travers le keddah, et les vieux preneurs d’éléphants essuyaient la sueur qui leur inondait les yeux, et trouvaient le temps d’adresser un signe de tête à Petit Toomai, tout frétillant de joie au sommet du poteau.
Il fit plus que de frétiller! Une nuit, il se laissa glisser du haut de son poteau, se faufila parmi les éléphants, ramassa le bout libre d’une corde tombée à terre, et la jeta vivement à l’homme qui essayait d’attraper un petit récalcitrant (les jeunes donnent toujours plus de mal que les adultes). Kala Nag le vit, le saisit dans sa trompe, le tendit à Grand Toomai qui le gifla dare-dare et le remit sur le poteau. Le lendemain matin il le gronda et lui dit:
—De bonnes lignes à éléphants, en briques, et quelques tentes à porter, n’est-ce pas suffisant, que tu aies besoin d’aller attraper les éléphants pour ton compte, petit propre à rien? Voilà, maintenant que ces malheureux chasseurs, dont la paye n’approche pas de la mienne, ont parlé de l’affaire à Petersen Sahib.
Petit Toomai eut peur. Il ne savait pas grand’chose des hommes blancs, mais Petersen Sahib était pour lui le plus grand homme blanc du monde: il était le chef de toutes les opérations dans le Keddah,—celui qui prenait tous les éléphants pour le Gouvernement de l’Inde, et qui en savait plus sur les us et coutumes des éléphants qu’aucun homme du monde.