—Quoi! qu’est-ce qui peut arriver? dit Petit Toomai.

—Ce qui peut arriver, le pis tout simplement, Petersen Sahib est un fou: autrement, pourquoi irait-il chasser ces démons sauvages?... Il peut même exiger de toi de devenir chasseur d’éléphants pour aller dormir n’importe où, dans ces jungles fiévreuses, pour être un jour, en fin de compte, foulé à mort dans le keddah. Il est heureux que cette sottise se termine sans accident. La semaine prochaine, la chasse sera finie, et nous autres, de la plaine, nous regagnerons nos postes. Alors, nous marcherons sur de bonnes routes et nous ne penserons plus à tout cela. Mais, fils, je suis fâché que tu te sois mêlé de cette besogne: c’est l’affaire de ces gens d’Assam, ces immondes rôdeurs de jungle. Kala Nag ne veut obéir à personne qu’à moi, aussi me faut-il aller avec lui dans le keddah. Mais il n’est qu’un éléphant de combat, et il n’aide pas à lier les autres; c’est pourquoi je demeure assis à mon aise, comme il convient à un mahout—non pas un simple chasseur!—un mahout, dis-je, un homme qui obtient une pension à la fin de son service. Est-ce que la famille de Toomai des Éléphants est faite pour se voir foulée aux pieds dans l’ordure d’un keddah? Méchant! Vilain! Fils indigne! Va-t’en laver Kala Nag, fais attention à ses oreilles, et vois s’il n’a pas d’épines dans les pieds; autrement, Petersen Sahib t’attrapera, bien sûr, et fera de toi un chasseur sauvage,... un de ces êtres qui suivent les pistes d’éléphants, un ours de jungle. Pouah! Fi donc! va!

Petit Toomai s’en alla sans mot dire, mais il raconta tous ses griefs à Kala Nag, pendant qu’il examinait ses pieds.

—Cela ne fait rien,—dit Petit Toomai, en retournant le bord de son énorme oreille droite.—Ils ont dit mon nom à Petersen Sahib, et peut-être... peut-être... qui sait?... Aïe! voici une grosse épine que je t’ai enlevée!

Les quelques jours suivants furent employés à rassembler les éléphants, à promener entre deux éléphants apprivoisés les animaux nouvellement pris, pour n’avoir pas trop d’ennuis avec eux en descendant au Sud, vers les plaines, puis à réunir les couvertures, les cordes et tout ce qui avait pu être abîmé ou perdu dans la forêt. Petersen Sahib vint sur le dos de son intelligente Pudmini: il était allé compter leur paye à d’autres camps dans les montagnes, car la saison tirait à sa fin; et, maintenant assis à une table sous un arbre, un commis indigène réglait leurs gages aux cornacs. Une fois payé, chaque homme retournait à son éléphant et rejoignait la ligne qui se tenait prête à partir. Les traqueurs, les chasseurs, les meneurs, tous les hommes du keddah régulier, qui passent dans les jungles une année sur deux, étaient montés sur le dos des éléphants appartenant aux forces permanentes de Petersen Sahib, ou bien, adossés au tronc des arbres, leur fusil en travers des bras; ils plaisantaient les cornacs qui s’en allaient, et riaient quand les éléphants nouvellement pris rompaient l’alignement pour courir de tous les côtés. Grand Toomai se dirigea vers le commis avec Petit Toomai derrière lui, et Machua Appa, le chef des traqueurs, dit à demi voix à un de ses amis:

—Voilà de la bonne graine de chasseur qui s’envole! C’est une pitié d’envoyer ce jeune coq de jungle muer dans les plaines.

Or, Petersen Sahib avait des oreilles tout autour de la tête, comme doit en avoir un homme qui passe sa vie à écouter le plus silencieux des êtres vivants,—l’éléphant sauvage. Il se retourna sur le dos de Pudmini, où il était étendu de tout son long, et dit:

—Qu’est-ce donc? Je ne savais pas qu’il y eût un homme parmi les chasseurs de la plaine, qui eût assez d’esprit pour lier même un éléphant mort.

—Ce n’est pas un homme, mais un enfant. Il est entré dans le keddah, à la dernière prise, et a jeté la corde à Barmao que voilà, quand nous tâchions d’éloigner de sa mère ce jeune éléphant qui a une verrue sur l’épaule.

Machua Appa désigna du doigt Petit Toomai, Petersen Sahib le regarda, et Petit Toomai salua jusqu’à terre.