—Toute la soirée, je suis resté là à écouter, jeta-t-il par dessus son épaule, et, sauf une ou deux fois, Buldeo n’a pas dit un mot de vrai sur la jungle, qui est à sa porte... Comment croire, alors, aux histoires de fantômes, de dieux et de lutins qu’il prétend avoir vus?
—Il est grand temps que ce garçon aille garder les troupeaux!—dit le chef du village, tandis que Buldeo soufflait et renâclait de colère, à l’impertinence de Mowgli.
Selon la coutume de la plupart des villages hindous, quelques jeunes pâtres emmenaient le bétail et les buffles de bonne heure, le matin, et les ramenaient à la nuit tombante; et les mêmes bestiaux qui piétineraient à mort un homme blanc, se laissent battre, bousculer et ahurir par des enfants dont la tête arrive à peine à la hauteur de leur museau. Tant que les enfants restent avec les troupeaux, ils sont en sûreté, car le tigre lui-même n’ose charger le bétail en nombre; mais s’ils s’écartent pour cueillir des fleurs ou courir après les lézards, il leur arrive d’être enlevés. Mowgli descendit la rue du village au point du jour, assis sur le dos de Rama, le grand taureau du troupeau; et les buffles bleu ardoise, avec leurs longues cornes traînantes et leurs yeux féroces, se levèrent de leurs étables, un par un, et le suivirent; et Mowgli, aux enfants qui l’accompagnaient, fit voir très clairement qu’il était le maître. Il frappa les buffles avec un long bambou poli, et dit à Kamya, un des garçons, de laisser paître le bétail tandis qu’il allait en avant avec les buffles, et de prendre bien garde à ne pas s’éloigner du troupeau.
Un pâturage indien est tout en rochers, en mottes, en trous et en petits ravins, parmi lesquels les troupeaux se dispersent et disparaissent. Les buffles aiment généralement les mares et les endroits vaseux, où ils se vautrent et se chauffent, dans la boue chaude, durant des heures. Mowgli les conduisit jusqu’à la lisière de la plaine, où la Waingunga sortait de la jungle; là, il se laissa glisser du dos de Rama, et s’en alla en trottant vers un bouquet de bambous où il trouva Frère Gris.
—Ah! dit Frère Gris, je suis venu attendre ici bien des jours de suite. Que signifie ce travail de garder les bestiaux?
—Un ordre que j’ai reçu, dit Mowgli; je suis pour un temps berger de village. Quelles nouvelles de Shere Khan?
—Il est revenu dans le pays et t’a guetté longtemps par ici. Maintenant il est reparti, car le gibier est rare. Mais il veut te tuer.
—Très bien, fit Mowgli. Aussi longtemps qu’il sera loin, viens t’asseoir sur ce rocher, toi ou l’un de tes frères, de façon que je puisse vous voir en sortant du village. Quand il reviendra, attends-moi dans le ravin proche de l’arbre dhâk, au milieu de la plaine. Il n’est pas nécessaire de courir dans la gueule de Shere Khan.
Puis Mowgli choisit une place à l’ombre, se coucha et dormit pendant que les buffles paissaient autour de lui. La garde des troupeaux, dans l’Inde, est un des métiers les plus paresseux du monde. Le bétail change de place et broute, puis se couche et change de place encore, sans mugir presque jamais. Il grogne seulement. Quant aux buffles, ils disent rarement quelque chose, mais entrent l’un après l’autre dans les mares bourbeuses, s’enfoncent dans la boue jusqu’à ce que leurs mufles et leurs grands yeux bleu faïence se montrent seuls à la surface, et là, ils restent immobiles comme des blocs. Le soleil fait vibrer les rochers dans la chaleur de l’atmosphère, et les petits bergers entendent un vautour—jamais plus—siffler presque hors de vue au-dessus de leur tête; et ils savent que s’ils mouraient, ou si une vache mourait, ce vautour descendrait en balayant l’air, que le plus proche vautour, à des milles plus loin, le verrait tomber et suivrait, et ainsi de suite, de proche en proche, et qu’avant même qu’ils fussent morts il y aurait là une vingtaine de vautours affamés venus de nulle part. Tantôt ils dorment, veillent, se rendorment; ils tressent de petits paniers d’herbe sèche et y mettent des sauterelles, ou attrapent deux mantes religieuses pour les faire battre; ils enfilent en colliers des noix de jungle rouges et noires, guettent le lézard qui se chauffe sur la roche, ou le serpent à la poursuite d’une grenouille près des fondrières. Tantôt ils chantent de longues, longues chansons avec de bizarres trilles indigènes à la chute des phrases, et le jour leur semble plus long qu’à la plupart des hommes la vie entière; parfois ils élèvent un château de boue avec des figurines d’hommes, de chevaux, de buffles, modelées en boue également, et placent des roseaux dans la main des hommes, et prétendent que ce sont des rois avec leurs armées, ou des dieux qu’il faut adorer. Puis, le soir vient, les enfants rassemblent les bêtes en criant, les buffles s’arrachent de la boue gluante avec un bruit semblable à des coups de fusil partant l’un après l’autre, et tous prennent la file à travers la plaine grise pour retourner vers les lumières qui scintillent là-bas, au village.
Chaque jour, Mowgli conduisait les buffles à leurs marécages, et chaque jour il voyait le dos de Frère Gris à un mille et demi dans la plaine—il savait ainsi que Shere Khan n’était pas de retour—et, chaque jour, il se couchait sur l’herbe, écoutant les rumeurs qui s’élevaient autour de lui, et rêvant aux anciens jours dans la jungle. Shere Khan aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans les jungles, au bord de la Waingunga, que Mowgli l’eût entendu par ces longues matinées silencieuses.