Un enfant élevé parmi les hommes n’aurait jamais rêvé d’écorcher seul un tigre de dix pieds, mais Mowgli savait mieux que personne comment tient une peau de bête, et comment elle s’enlève. Toutefois, c’est un rude travail, et Mowgli tailla, tira, peina pendant une heure, tandis que les loups le contemplaient, la langue pendante, ou s’approchaient et l’aidaient à tirer quand il l’ordonnait. Tout à coup, une main tomba sur son épaule; et, levant les yeux, il vit Buldeo avec son mousquet. Les enfants avaient raconté dans le village la charge des buffles, et Buldeo était sorti tout en colère, très pressé de corriger Mowgli pour n’avoir pas pris soin du troupeau. Les loups disparurent dès qu’ils virent l’homme venir.

—Quelle est cette folie? dit Buldeo d’un ton de colère. Et tu te figures que tu peux écorcher un tigre!.... Où les buffles l’ont-ils tué?... C’est même le tigre boiteux, et il y a cent roupies pour sa tête... Bien, bien, nous fermerons les yeux sur la négligence avec laquelle tu as laissé le troupeau s’échapper; et peut-être te donnerai-je une des roupies de la récompense quand j’aurai porté la peau à Khaniwara.

Il fouilla dans son pagne, en tira une pierre à fusil et un briquet, et se baissa pour brûler les moustaches de Shere Khan. La plupart des chasseurs indigènes ont coutume de brûler les moustaches du tigre pour empêcher son fantôme de les hanter.

—Hum! dit Mowgli comme à lui-même, tout en rabattant la peau d’une des pattes. Ainsi, tu emporteras la peau à Khaniwara pour avoir la récompense, et tu me donneras peut-être une roupie? Eh bien, j’ai dans l’idée de garder la peau pour mon compte. Hé, vieil homme, à bas le feu!

—Quelle est cette façon de parler au chef des chasseurs du village? Ta chance et la stupidité de tes buffles t’ont aidé à tuer ce gibier. Le tigre venait de manger: sans cela, il serait maintenant à vingt milles d’ici. Tu ne peux même pas l’écorcher proprement, petit mendiant, et il faut que ce soit moi, Buldeo, qui me laisse dire: «ne brûle pas ses moustaches!» Mowgli, je ne te donnerai pas un anna de la récompense, mais une bonne correction, et voilà tout. Laisse cette carcasse!

—Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en attaquant l’épaule, dois-je rester tout l’après-midi à bavarder avec ce vieux singe? Ici, Akela! cet homme-là m’assomme!

Buldeo, encore penché sur la tête de Shere Khan, se trouva soudain aplati dans l’herbe, un loup gris sur les reins, tandis que Mowgli continuait à écorcher comme s’il n’y eût eu que lui dans toute l’Inde.

—Ou-ui, dit-il entre ses dents. Tu as raison, après tout, Buldeo: tu ne me donneras jamais un anna de la récompense!... Il y a une vieille querelle entre ce tigre boiteux et moi... une très vieille querelle.... et j’ai gagné!

Pour rendre justice à Buldeo, s’il avait eu dix ans de moins et qu’il eût rencontré Akela dans les bois, il aurait couru la chance d’une bataille; mais un loup qui obéissait aux ordres d’un enfant, d’un enfant qui lui-même avait des difficultés personnelles avec des tigres mangeurs d’hommes, ce n’était pas un animal ordinaire. C’était de la sorcellerie, de la magie, et de la pire espèce, pensait Buldeo; et il se demandait si l’amulette qu’il avait au cou suffirait à le protéger. Il restait là sans bouger d’une ligne, s’attendant, chaque minute, à voir Mowgli lui-même se changer en tigre.

—Maharajah! Grand roi! murmura-t-il enfin d’un ton embarrassé.