Le chef de la bande roula son œil blanc et plongea:
—Ma queue m’élance, jeunesse, dit-il. Cela signifie qu’il y a un grain derrière nous. Viens, viens! Quand on est au sud de l’Eau Lourde (il voulait dire l’Équateur) et qu’on éprouve des élancements dans la queue, cela signifie qu’il y a un orage devant soi et qu’il faut gouverner nord. Viens, l’eau ne me dit rien de bon par ici.
Ce fut une des nombreuses choses qu’apprit Kotick, et, chaque jour, il en apprenait de nouvelles. Matkah lui enseigna à suivre la morue et le flétan, le long des bancs sous-marins, à extirper les bêtes de rocher de leur trou parmi les goémons; à longer les épaves à cent brasses sous l’eau, et à entrer raide comme balle par un hublot pour sortir par un autre à la suite des poissons; à danser sur le sommet des vagues, tandis que les éclairs se poursuivaient à travers le ciel, et à saluer poliment de la nageoire l’albatros à queue tronquée et la frégate, tandis qu’ils descendaient le vent; à sauter, trois ou quatre pieds hors de l’eau, comme un dauphin, nageoires au flanc et queue recourbée; à laisser les poissons-volants tranquilles, parce qu’ils sont tout en arêtes, à happer l’épaule d’une morue à toute vitesse par dix brasses d’eau, et à ne jamais s’arrêter pour regarder un bateau ou un navire, mais surtout un canot à rames. Au bout de six mois, ce que Kotick ignorait encore de la pêche en eau profonde ne valait pas la peine d’être su; et, tout ce temps, il ne posa pas une fois sur la terre ferme.
Un jour, cependant, comme il flottait à moitié endormi dans l’eau tiède quelque part au large de l’île Juan-Fernandez, il sentit un malaise et une paresse l’envahir, tout comme les humains lorsqu’ils ont «le printemps dans les jambes», et il se rappela le bon sable ferme des grèves de Novastoshnah, à deux mille lieues de là, les jeux de ses camarades, l’odeur du varech, le cri des phoques et leurs batailles. A la même minute, il mit le cap au nord, nageant d’aplomb, et comme il allait, il rencontra des douzaines de ses compagnons, tous à même destination, qui lui dirent:
—Salut, Kotick! Cette année nous sommes tous holluschickie, nous pourrons danser la danse du feu dans les brisants de Lukannon et jouer sur l’herbe neuve. Mais où as-tu pris cette robe?
Le pelage de Kotick était presque immaculé maintenant, et, quoiqu’il en fût très fier, il répondit seulement:
—Nagez vite! J’ai des crampes dans les os, tant il me tarde de revoir la terre.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent aux grèves où ils étaient nés, et ils entendirent de loin les vieux phoques, leurs pères, combattre dans la brume pesante.
Cette nuit-là, Kotick dansa la «danse du feu» avec les jeunes phoques de l’année. La mer est pleine de feu, pendant les nuits d’été, depuis Novastoshnah jusqu’à Lukannon, et chaque phoque laisse un sillage derrière lui, comme d’huile brûlante, et une flamme brusque lorsqu’il saute, et les vagues se brisent en grandes zébrures et en tourbillons phosphorescents. Puis, ils remontèrent à l’intérieur jusqu’aux terrains des holluschickies, se roulèrent du haut en bas dans les folles avoines nouvelles et se racontèrent des histoires sur ce qu’ils avaient fait pendant qu’ils étaient à la mer. Ils parlaient du Pacifique comme des écoliers d’un bois où ils auraient gaulé des noisettes, et, si quelqu’un les eût compris, il aurait pu, une fois rentré chez lui, dresser de cet océan une carte comme jamais il n’y en eut. Les holluschickies de trois et quatre ans dégringolèrent de Hutchinson’s hill en criant:
—Place, gosses! La mer est profonde et vous ne savez pas encore tout ce qu’il y a dedans. Attendez d’avoir doublé le Cap... Eh! petit, où as-tu pris cet habit?