Les lèvres fendues s’agitèrent et se tordirent; les yeux vitreux et verdâtres s’arrondirent, mais ils ne parlèrent pas.

—Eh bien, dit Kotick, vous êtes les seules gens que j’aie jamais rencontrés qui soient plus laids que Sea Vitch... et plus mal léchés.

Alors, il se souvint en un éclair de ce que la Mouette-Bourgmestre lui avait crié, quand il n’était qu’un petit de l’année, à Walrus Islet, et il retomba en arrière dans l’eau: il voyait qu’il avait enfin découvert Sea Cow!

Les vaches marines continuaient à mâchonner, à pâturer et à ruminer dans le varech, et Kotick leur posa des questions dans toutes les langues qu’il avait ramassées au cours de ses voyages, car le peuple de la mer parle presque autant de langues que les êtres humains. Mais les vaches marines ne répondaient pas, car Sea Cow ne sait pas parler. Il n’a que six os dans le cou au lieu de sept, et on dit, dans la mer, que c’est cela qui l’empêche de parler, même avec ses semblables; mais, comme vous le savez, il a une articulation d’extra dans sa nageoire antérieure, et, en l’agitant de haut en bas et de droite à gauche, il produit des mouvements qui répondent à une sorte de grossier code télégraphique.

Au lever du jour, la crinière de Kotick se tenait debout toute seule, et sa patience était partie où vont les crabes morts. Alors, les vaches marines entreprirent de voyager très lentement du côté du nord, en s’arrêtant souvent pour tenir d’absurdes conciliabules tout en saluts grotesques, et Kotick les suivit en se disant:

—Des gens aussi idiots que cela se seraient fait massacrer depuis longtemps s’ils n’avaient découvert quelque île sûre, et ce qui est assez bon pour Sea Cow est assez bon pour Sea Catch... C’est égal, j’aimerais qu’ils se dépêchent.

Ce fut un voyage harassant pour Kotick. Le troupeau des vaches marines ne parcourait jamais plus de quarante ou cinquante milles par jour, s’arrêtait la nuit pour brouter et suivait la côte tout le temps, pendant que Kotick nageait autour, par-dessus et par-dessous, mais sans parvenir à lui faire faire un pas de plus. A mesure qu’elles avançaient vers le nord, elles tenaient un conseil en saluts toutes les quelques heures, et Kotick s’était presque rongé la moustache d’impatience lorsqu’il s’aperçut qu’elles remontaient un courant d’eau plus chaude. Alors, il se sentit quelque respect pour elles. Une nuit, elles se laissèrent couler à travers l’eau luisante—couler comme des pierres—et, pour la première fois depuis qu’il les connaissait, elles se mirent à nager vite. Kotick suivit, étonné de leur allure; il n’avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied courait sous l’eau profonde et dans laquelle s’ouvrait un trou noir, par vingt brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick avait grand besoin d’air frais en émergeant du boyau sombre à travers lequel on l’avait conduit.

—Par ma perruque,—dit-il, en débouchant en eau libre, à l’autre extrémité, tout suffoquant et soufflant.—C’est un long plongeon, mais il en vaut la peine.

Les vaches marines s’étaient séparées et paissaient paresseusement sur les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il y avait de longues bandes de rochers, polis par l’usure de l’eau, s’étendant sur des lieues, exactement adaptés à l’installation de nurseries phoques; et il y avait en arrière et remontant en pente douce, des terrains de jeu en sable dur; il y avait des lames pour y danser, de l’herbe drue pour s’y rouler, des dunes à escalader et à dégringoler; et, par-dessus tout, Kotick connut au toucher de l’eau, qui ne trompe pas un Sea Catch, que jamais homme n’était venu dans ces parages. La première chose qu’il fit, ce fut de s’assurer si la pêche était bonne; puis, il nagea le long des grèves et compta les délectables îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume vagabonde. Au nord, s’étendait une ligne de fonds, d’écueils et de rochers qui ne permettrait jamais à un navire d’approcher à plus de six milles du rivage; entre les îles et la terre courait un canal d’eau profonde où plongeait la falaise perpendiculaire; et, quelque part au-dessous des falaises, s’ouvrait la bouche du tunnel.

—C’est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s’il y avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises, et les récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S’il est un lieu sûr dans la mer, c’est celui-ci.