—Derrière vous!... Regardez derrière-vous! chanta Darzee.

Rikki-tikki en savait trop pour perdre son temps à ouvrir de grands yeux. Il sauta en l’air aussi haut qu’il put, et, juste au-dessous de lui siffla la tête de Nagaina, la mauvaise femme de Nag. Elle avait rampé par derrière pendant la conversation, afin d’en finir tout de suite; et Rikki-tikki entendit son sifflement de rage lorsqu’elle vit son coup manqué. Il retomba presque en travers de son dos, et s’il avait été une vieille mangouste, il aurait su que c’était alors le moment de lui briser les reins d’un coup de dent; mais il eut peur du terrible coup de fouet en retour du cobra. Il mordit, il est vrai, mais pas assez longtemps, et sauta hors de portée de la queue cinglante, laissant Nagaina meurtrie et furieuse.

—Méchant, méchant Darzee! dit Nag.

Et il fouetta l’air aussi haut qu’il pouvait atteindre dans la direction du nid au milieu du buisson d’épines; mais Darzee l’avait construit hors de l’atteinte des serpents, et le nid ne fit que se balancer de côté et d’autre.

Rikki-tikki sentit ses yeux devenir rouges et brûlants (quand les yeux d’une mangouste deviennent rouges, elle est en colère), et il s’assit sur sa queue et ses jambes de derrière comme un petit kanguroo, regarda tout autour de lui, et claqua des dents de rage. Mais Nag et Nagaina avaient disparu dans l’herbe. Lorsqu’un serpent manque son coup, il ne dit jamais rien ni ne laisse rien deviner de ce qu’il a l’intention de faire ensuite. Rikki-tikki ne se souciait pas de les suivre, car il ne se sentait pas sûr de venir à bout de deux serpents à la fois. Aussi trotta-t-il vers l’allée sablée près de la maison, et s’assit-il pour réfléchir. C’était pour lui une sérieuse affaire.

Si vous lisez les vieux livres d’histoire naturelle, vous verrez qu’ils disent que lorsqu’une mangouste combat contre un serpent, et qu’il lui arrive d’être mordue, elle se sauve pour manger quelque herbe qui la guérit. Ce n’est pas vrai. La victoire est seulement une affaire d’œil vif et de pied prompt, détente de serpent contre saut de mangouste, et, comme aucun œil ne peut suivre le mouvement d’une tête de serpent lorsqu’elle frappe, il s’agit là d’un prodige plus étonnant que des herbes magiques n’en pourraient opérer.

Rikki-tikki savait qu’il était une jeune mangouste, et n’en fut que plus satisfait d’avoir su éviter si adroitement un coup porté par derrière. Il en tira de la confiance en lui-même, et lorsque Teddy descendit en courant le sentier, Rikki-tikki se sentait disposé à être flatté. Mais, juste au moment où Teddy se penchait, quelque chose se tortilla un peu dans la poussière, et une toute petite voix dit:

—Prenez garde, je suis la Mort!

C’était Karait, le minuscule serpent brun, couleur de sable, qui aime à se dissimuler dans la poussière. Sa morsure est aussi dangereuse que celle du cobra; mais il est si petit que personne n’y prend garde, aussi n’en fait-il que plus de mal.

Les yeux de Rikki-tikki devinrent rouges de nouveau, et il remonta en dansant vers Karait, avec ce balancement particulier et cette marche ondulante qu’il avait hérités de sa famille. Cela paraît très comique, mais c’est une allure si parfaitement balancée, qu’à n’importe quel angle on peut en changer soudain la direction: ce qui, lorsqu’il s’agit de serpents, est un avantage. Rikki ne s’en rendait pas compte, mais il faisait là une chose beaucoup plus dangereuse que de combattre Nag: Karait est si petit et peut se retourner si facilement qu’à moins que Rikki ne le mordît à la partie supérieure du dos tout près de la tête, il pouvait, d’un coup en retour, l’atteindre à l’œil ou à la lèvre. Mais Rikki ne savait pas; ses yeux étaient tout rouges, et il se balançait d’arrière en avant, cherchant la bonne place à saisir. Karait s’élança. Rikki sauta de côté et essaya de courir dessus, mais la méchante petite tête grise et poudreuse siffla à un cheveu de son épaule, et il lui fallut bondir par-dessus le corps, tandis que la tête suivait de près ses talons.