Une détonation assourdie nous frappa les oreilles, et devant nous s’éleva une nuée de poussière aveuglante ; puis, ce fut un craquement, un bruit de branches arrachées ; et une dizaine de mètres du versant — pins, broussailles et tout — glissèrent sur la route au-dessous, la bloquant complètement. Les arbres, déracinés, se balancèrent et chancelèrent un moment dans les ténèbres, comme des géants ivres, et alors, tombèrent de tout leur long au milieu de leurs camarades avec un fracas de tonnerre. La peur tenait nos deux chevaux immobiles et en nage. Dès que le bruit de la terre et des pierres dégringolantes se fut apaisé, mon compagnon murmura :

— Eh bien, dites donc, si nous ne nous étions pas arrêtés, nous serions, à l’heure qu’il est, ensevelis sous dix pieds de terre. There are more things in heaven and earth…[13] Rentrons, Pansay, et remercions Dieu. J’ai salement besoin de prendre un verre.

[13] Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre… (Hamlet, act. Ier, sc. V.)

Nous rebroussâmes chemin par la passe de l’Église, et j’arrivai à la maison du Dr Heatherlegh un peu après minuit.

Ses tentatives pour me guérir commencèrent presque immédiatement, et pendant une semaine il ne me perdit pas de vue. Bien des fois, au cours de cette semaine-là, je bénis la bonne fortune qui m’avait jeté sur la route du meilleur et du plus aimable médecin de Simla. Chaque jour je recouvrais mon assiette. Chaque jour aussi je devenais plus enclin à me ranger à la théorie de l’« illusion spectrale » de Heatherlegh, mettant en cause les yeux, le cerveau et l’estomac. J’écrivis à Kitty pour lui raconter qu’une légère entorse, résultat d’une chute de cheval, me retenait pour quelques jours à la chambre, et que je serais guéri avant qu’elle eût le temps de regretter mon absence.

Le traitement de Heatherlegh était tout ce qu’il y avait de plus simple. Il consistait en quelques pilules, bains d’eau froide et un fort exercice, tout cela à l’arrivée de la nuit ou dès l’aurore — car, ainsi que sagement il l’observa, « un homme qui a une foulure à la cheville ne fait pas douze milles à pied par jour, et la jeune personne pourrait s’étonner si elle vous rencontrait. »

A la fin de la semaine, après un examen mûri de la pupille et du pouls, et de strictes injonctions au sujet de la diète et de la marche, Heatherlegh me congédia aussi brusquement qu’il s’était chargé de moi. Voici sa bénédiction d’adieu :

— Mon garçon, je réponds de votre guérison mentale, et cela revient à dire que je vous ai guéri de la plupart de vos incommodités physiques. Maintenant, décampez d’ici avec armes et bagages le plus tôt que vous pourrez ; et allez-vous-en faire votre cour à Miss Kitty.

Je voulais lui exprimer mes remerciements pour sa bonté. Il m’arrêta.

— Ne croyez pas que j’aie fait cela par amour pour vous. J’infère que vous vous êtes conduit tout du long comme un malotru. Mais vous n’en êtes pas moins un phénomène, et un phénomène tout aussi étrange que vous êtes un malotru. Non ! (il m’arrêta une seconde fois) — pas une roupie, je vous en conjure. Allez-vous-en voir si votre estomac et votre cerveau, compliqués de vos yeux, sont encore capables de vous faire prendre des vessies pour des lanternes. Je vous en donnerai un lakh, de roupies, pour autant de fois que cela vous arrivera.