A neuf heures, Strickland éprouva le besoin de se coucher, et de mon côté je me sentis également fatigué. Dès qu’elle vit son maître gagner sa propre chambre, laquelle était voisine de la chambre d’honneur à elle réservée, Tietjens, qui était restée tout le temps couchée sous la table, se leva pour aller se jeter sur le flanc dans la verandah la plus abritée. Qu’une simple femme eût été prise du caprice de coucher même dehors sous cette pluie battante, la chose n’eût guère prêté à conséquence ; mais Tietjens était une chienne, et par conséquent l’animal au-dessus. Je regardai Strickland, m’attendant à le voir prendre un fouet pour l’écorcher vive. Il sourit de façon bizarre, comme sourirait celui qui viendrait de vous raconter quelque fâcheuse tragédie domestique.
— Elle a toujours fait cela depuis que j’ai emménagé ici, dit-il. Laissez-la aller.
La chienne était le bien de Strickland, en sorte que je me tus ; mais j’appréciai tout ce qui se passait en Strickland traité de cette cavalière façon. Tietjens campa de l’autre côté de la fenêtre de ma chambre, et l’un après l’autre les orages montèrent, fulminèrent sur le chaume, et s’éteignirent au loin. Les éclairs éclaboussaient le ciel comme fait l’œuf qu’on jette sur une porte de grange, sauf qu’au lieu d’être jaune la clarté était bleu pâle ; et, regardant à travers mes stores de bambou fendu, je pus voir que la grande chienne était debout, et non point endormie, dans la verandah, le poil hérissé sur l’échine, et les pattes ancrées au sol avec la rigidité du câble métallique qui soutient un pont suspendu. Dans les très courts instants de répit que laissait le tonnerre j’essayai de dormir, mais il me semblait que quelqu’un avait de moi le plus urgent besoin. Quel qu’il fût, ce quelqu’un essayait de m’appeler par mon nom, mais sa voix n’était guère plus qu’un rauque murmure. Le tonnerre cessa, et Tietjens s’en alla dans le jardin hurler à la lune bas à l’horizon. On essaya d’ouvrir ma porte, on arpenta la maison dans tous les sens, on stationna, le souffle oppressé, dans les verandahs ; et, juste au moment où j’allais m’endormir, je crus entendre des coups et des cris désordonnés au-dessus de ma tête ou contre la porte.
Je me précipitai dans la chambre de Strickland, et lui demandai s’il était malade et s’il m’avait appelé. Il était couché à moitié habillé sur son lit, une pipe à la bouche.
— Je savais bien que je vous verrais, dit-il. Je viens de me promener dans la maison, n’est-ce pas ?
J’expliquai comme quoi il avait arpenté la salle à manger, le fumoir et quelques autres pièces. Là-dessus il se prit à rire et me dit de retourner me coucher. Je retournai me coucher, et dormis jusqu’au matin ; mais, dans le trouble de mes nombreux et différents rêves, j’avais conscience de commettre une injustice vis-à-vis de quelqu’un aux désirs de qui je n’obtempérais pas. De quels besoins s’agissait-il, je ne saurais le dire ; mais voletant, chuchotant, tripotant les serrures, aux aguets, le pas indécis, Quelqu’un me reprochait mon insouciance ; et, à demi éveillé, je ne cessai de percevoir le hurlement de Tietjens dans le jardin et le fléau régulier de la pluie.
Je passai deux jours en cette maison. Strickland se rendit chaque matin à son bureau, me laissant seul des huit ou dix heures avec Tietjens pour toute société. Tant qu’il faisait clair, tout allait bien pour moi, et ainsi de Tietjens ; mais au crépuscule nous déménagions l’un et l’autre dans la verandah de derrière, et nous nous recherchions réciproquement, en quête de compagnie. Nous étions seuls dans la maison ; mais celle-ci n’en était pas moins beaucoup trop occupée par un hôte dans les affaires duquel je ne tenais nullement à m’immiscer. Jamais je ne le vis, mais il me fut loisible de voir les portières qui séparaient les pièces s’agiter sur son récent passage, d’entendre les chaises craquer comme s’en redressaient les bambous qu’un poids venait de quitter, et, lorsque j’allais chercher un livre dans la salle à manger, de sentir que quelqu’un attendait, dans les ombres de la verandah de devant, que je m’en fusse allé. Tietjens ajoutait encore aux charmes du crépuscule en plongeant un regard enflammé dans les pièces assombries, tout le poil hérissé, et en suivant les mouvements de quelque chose que je ne pouvais voir. Elle n’entrait jamais dans les pièces, mais ses yeux allaient et venaient, intéressés : c’était on ne peut plus suffisant. Elle attendait que mon serviteur vînt arranger les lampes et rendre tout clair et habitable, pour rentrer avec moi et passer son temps assise sur les hanches, à surveiller par-dessus mon épaule les gestes d’un tiers invisible. Les chiens sont de gais compagnons.
Je tâchai de faire comprendre à Strickland, aussi aimablement qu’il se pouvait, que j’allais me transporter au cercle afin de chercher à m’y caser. Je louais son hospitalité, trouvais charmants ses fusils et ses gaules, mais ne me souciais guère de sa maison ni de l’atmosphère d’icelle. Il m’écouta jusqu’au bout, et puis sourit d’un air très las, mais sans mépris, attendu que c’est un homme qui comprend les choses.
— Restez, dit-il, pour voir ce que cela signifie. Tout ce dont vous m’avez parlé, je le sais depuis que j’ai pris le bungalow. Restez et attendez. Tietjens m’a lâché. Allez-vous faire comme elle ?
Je l’avais aidé à se tirer de certaine petite affaire au sujet d’une idole païenne, laquelle affaire m’avait conduit au seuil d’un asile d’aliénés, et je n’éprouvais nul désir de l’aider à se tirer de nouvelles expériences. C’était un homme sur qui pleuvaient les désagréments, comme sur d’autres pleuvent les invitations à dîner.