C’était une honnête lettre, écrite par un honnête homme alors en train de cuire dans les Plaines, à deux cents roupies par mois (attendu qu’il en allouait à sa Femme huit cent cinquante) en banian[26] de soie et pantalon de coton. Il y était dit que, peut-être, elle n’avait point pensé au manque de sagesse qu’il y avait à laisser si généralement accoupler son nom à celui du Tertium Quid ; qu’elle était trop une enfant pour comprendre les dangers que présentait cette sorte de chose ; que lui, son mari, était le dernier homme de la terre à s’immiscer par jalousie dans ses petits intérêts et ses petits amusements, mais qu’il était préférable qu’elle plantât là le Tertium Quid sans bruit et par égard pour son mari. Le ton de cette lettre était adouci de maints jolis petits noms d’amitié, et elle amusa considérablement le Tertium Quid. Lui et Elle se prirent à rire dessus, si bien que vous eussiez pu, à cinquante mètres de là, voir leurs épaules sursauter, tandis que les chevaux marchaient nonchalamment côte à côte.

[26] Vêtement des Banians.

Leur conversation n’avait rien qui mérite d’être rapporté. Elle eut pour résultat que, le jour suivant, personne ne vit la Femme de l’Homme et le Tertium Quid ensemble. Ils étaient descendus tous deux au cimetière, lequel, en bonne règle, ne reçoit des habitants de Simla que des visites officielles.

Un enterrement à Simla, avec le clergyman à cheval, la famille à cheval, et le cercueil qui crie en oscillant entre les porteurs, est une des choses les plus déprimantes qui soient, surtout quand le cortège passe sous le renfoncement humide, moite, au pied du Rockcliffe Hotel, d’où le soleil est absent, et où tous les ruisseaux de montagne se lamentent et pleurent de concert, en descendant les vallées.

Il se trouve parfois des gens pour prendre soin des tombes, mais nous autres, dans l’Inde, changeons si souvent, si souvent nous voyons transférés, que, la seconde année à peine écoulée, les morts n’ont plus d’amis — rien que des connaissances, beaucoup trop occupées à s’amuser en haut de la montagne pour prêter attention à de vieux compagnons. L’idée d’user d’un cimetière comme lieu de rendez-vous est manifestement une idée de femme. Un homme se fût contenté de dire : « Laissez parler les gens. Nous descendrons le Mall. » La femme est faite différemment, surtout si c’en est une comme la Femme de l’Homme. Elle et le Tertium Quid jouirent de leur société réciproque parmi les tombes d’hommes et de femmes qu’ils avaient connus et avec lesquels ils avaient autrefois dansé.

Ils prenaient une grande couverture de cheval et s’asseyaient sur l’herbe, un peu à gauche du bord inférieur, à l’endroit où existe une dépression du sol, où les tombes occupées s’arrêtent court et où attendent celles qu’on apprête à l’avance. Tout cimetière indien bien ordonné possède une demi-douzaine de tombes en permanence ouvertes pour les cas imprévus et le va et vient accidentel. Dans la montagne, ces dernières sont ordinairement à la taille des bébés, attendu que les enfants qui arrivent affaiblis et malades des Plaines, souvent succombent sous les effets des pluies de montagne, ou contractent des pneumonies par suite de l’imprudence de leurs ayahs[27], lesquelles les emmènent sous les bois de pins humides après le coucher du soleil. Dans les cantonnements, il va sans dire que la taille d’homme est plus demandée ; ces arrangements variant suivant le climat et la population.

[27] Ayah, mot hindou qui signifie « servante » ou « bonne ».

Un jour que la Femme de l’Homme et le Tertium Quid venaient d’arriver dans le cimetière, ils virent une poignée de coolies occupés à défoncer le sol. Ces coolies avaient tracé l’empreinte d’une tombe de grandeur naturelle, et le Tertium Quid leur demanda si quelque sahib était malade. Ils répondirent qu’ils n’en savaient rien, mais qu’ils avaient simplement reçu l’ordre de creuser une tombe de sahib.

— Travaillez donc, dit le Tertium Quid, et voyons comment on fait cela.

Les coolies se mirent à l’œuvre, et la Femme de l’Homme ainsi que le Tertium Quid regardèrent et causèrent durant une couple d’heures, tandis que s’approfondissait la tombe. Alors, un coolie qui recevait la terre dans des paniers au fur et à mesure qu’on la jetait, sauta par-dessus la fosse.