— Nous sommes tous embarqués dans le même bateau ; ne nous abandonnez pas. Et cependant, pourquoi diable resteriez-vous, si vous pouvez obtenir un autre poste ?

— C’était celui d’Orde, répondit Tallantire simplement.

— Eh bien, maintenant, c’est celui de Dé. Lequel Dé est le plus Bengali des Bengalis, bourré de lois et de « précédents » ; superbe en ce qui concerne la routine et le travail de rond-de-cuir, et agréable à parler. On l’a naturellement toujours gardé dans son district natal, où habitent toutes ses tantes, quelque part au sud de Dacca. Il n’a guère fait que de changer le lieu en une aimable petite réserve de famille, a laissé ses subordonnés faire ce qu’ils voulaient, et donné à chacun toute liberté de mettre la main dans l’assiette au beurre. Par conséquent, il est immensément populaire là-bas.

— Je n’ai rien à faire avec cela. Comment diable vais-je expliquer aux gens du district qu’il va leur falloir être gouvernés par un Bengali ? Supposez-vous — le gouvernement suppose-t-il, veux-je dire — que les Khusru Kheyl vont rester tranquilles, une fois qu’ils vont savoir ? Que vont dire les chefs mahométans des villages ? Comment la police — Pathans et Muzbi Sikhs — comment tout ce monde-là va-t-il travailler sous ses ordres ? Nous, encore, nous pourrions ne rien dire, le gouvernement nommât-il un balayeur ; mais mes gens vont en dire long comme cela, vous le savez. C’est plus que stupide, c’est cruel !

— Mon bon, je sais tout cela, et davantage. Je l’ai remontré, et l’on m’a répondu que je faisais preuve d’un esprit de préjugé coupable et puéril. Sapristi ! si les Khusru Kheyl ne font preuve de rien de pire, je ne connais pas la frontière ! Il y a toutes les chances pour que vous ayez sur les bras le district en feu, et qu’il me faille quitter mon travail pour aller vous aider à vous en tirer. Inutile de vous demander de soutenir ce Bengali par tous les moyens en votre pouvoir. Vous ferez cela pour vous.

— Pour Orde. Je ne saurais dire que je me soucie de ma personne pour un penny.

— Ne faites pas la bête. La chose est assez grave, Dieu sait ; et le gouvernement, lui aussi, le saura plus tard. Mais ce n’est pas une raison pour bouder. C’est à vous qu’il appartient de faire marcher le district ; à vous, de tenir votre chef à l’abri des insultes, autant que possible ; à vous, de lui montrer le métier ; à vous, de calmer les Khusru Kheyl, et, en passant, d’avertir Curbar, de la police, d’avoir à se méfier de ce qui pourrait arriver. Je suis toujours au bout d’un fil télégraphique quelconque, et prêt à mettre en péril ma réputation pour tenir en main le district. Vous perdrez la vôtre, de réputation, cela va sans dire. Si vous maintenez les choses comme il faut, et qu’il ne reçoive pas littéralement des coups de bâton lorsqu’il sera en tournée, il aura tout le crédit. Si quelque chose va de travers, on dira de vous que vous ne l’avez pas loyalement soutenu.

— Je sais ce que j’ai à faire, dit Tallantire d’un ton las, et je vais le faire. Mais c’est dur.

— Le travail est avec nous, l’issue avec Allah, — comme Orde disait, lorsqu’il avait des embêtements plus que de coutume.

Et Bullows s’éloigna à cheval.