Khoda Dad Khan huila ses longs cheveux avec grand soin, mit sa meilleure ceinture bokhariote, un turban neuf et de beaux souliers verts, et, accompagné de quelques amis, descendit des montagnes pour rendre visite au nouveau commissaire-délégué de Kot-Kumharsen. Il était également porteur d’un tribut — quatre ou cinq mohurs d’or sans prix du temps d’Akbar, noués dans un mouchoir blanc. Le commissaire-délégué se contenterait d’y toucher et de les remettre. La petite cérémonie signifiait habituellement qu’aussi loin que s’étendrait l’influence personnelle de Khoda Dad Khan, les Khusru Kheyl seraient bien sages — jusqu’à la prochaine fois ; surtout s’il arrivait que le nouveau commissaire-délégué plût à Khoda Dad Khan. Sous le consulat de Yardley Orde, ses visites se terminaient par un dîner somptueux et peut-être l’usage de liqueurs défendues, certainement par le récit de quelques merveilleuses histoires et une cordialité empreinte de bonne camaraderie. Puis Khoda Dad Khan rentrait, l’air très crâne, dans son fort, jurant qu’Orde Sahib était un prince et Tallantire Sahib, un autre, et que quiconque irait marauder en territoire britannique, serait écorché vif. En la circonstance, il trouva que les tentes du commissaire-délégué avaient leur air d’habitude. Se regardant comme nanti d’un privilège, il franchit la porte ouverte, pour se voir en présence d’un suave et corpulent Bengali, en costume anglais, qui écrivait à une table. Peu versé dans ce que possède en soi de rehaussant l’influence de l’éducation, et sans le moindre souci des grades universitaires, Khoda Dad Khan prit l’homme pour un Babou — le commis indigène du commissaire-délégué — animal haï autant que méprisé.

— Peuh ! dit-il gaîment. Où est votre maître, Baboudji ?

— C’est moi le commissaire-délégué, répliqua en anglais le gentleman.

Pour lors il prisa trop haut l’effet que pouvaient produire les grades universitaires et regarda Khoda Dad Khan bien en face. Mais, lorsque dès votre plus tendre enfance vous avez été accoutumé à regarder les combats, le meurtre et la mort violente, lorsque le sang répandu vous affecte les nerfs tout autant que de la peinture rouge, et, par-dessus tout, lorsque vous avez toujours cru sincèrement que le Bengali était le serviteur de tout l’Hindoustan, et que tout l’Hindoustan était de beaucoup inférieur à votre mâle et considérable personne, il vous est loisible, tout dépourvu d’éducation que vous soyez, de soutenir une très forte dose d’examen. Il vous est loisible même de faire baisser les yeux au gradué d’un collège d’Oxford, si ce dernier est né en serre chaude, est de lignée élevée en serre chaude, et redoute la douleur physique comme certains redoutent le péché ; surtout si la mère de votre antagoniste l’a bercé dans sa jeunesse avec d’horribles histoires de diables habitant l’Afghanistan, et de sombres légendes du Nord. Derrière leurs lunettes d’or les yeux cherchèrent le plancher. Khoda Dad Khan eut un rire étouffé, et fit demi-tour pour aller trouver tout près de là Tallantire.

— Voici, dit-il rudement, en présentant les monnaies d’un geste brusque. Touche et remets. Cela répond de ma bonne conduite, à moi. Mais, ô sahib, le gouvernement a-t-il perdu la tête, de nous envoyer un chien de Bengali noir ? Et est-ce à cela que je dois rendre hommage ? Et va-t-il te falloir travailler sous sa coupe ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

— C’est un ordre, répondit Tallantire, lequel s’était attendu à quelque chose de ce genre. C’est un s… sahib très fort.

— Lui, un sahib ! C’est un kala-admi — un noir — indigne de courir à la queue de l’âne d’un potier. Tous les peuples de la terre ont pillé le Bengale. C’est écrit. Tu sais où nous allions, nous autres du Nord, quand nous voulions des femmes ou du butin ? Au Bengale — où donc ailleurs ? Qu’est-ce que tu viens nous chanter de sahib — et après Orde Sahib, encore ! En vérité, le Mullah Aveugle avait raison.

— A propos de quoi ? demanda Tallantire, inquiet.

Il se défiait du vieillard aux yeux morts et à la langue de mort.

— Soit ! En raison du serment que j’ai fait à Orde Sahib, lorsque nous le veillions à ses derniers moments près du fleuve là-bas, je vais te dire. D’abord, est-ce vrai que les Anglais se sont mis le talon du Bengali sur le cou, et qu’il n’y a plus d’autorité anglaise dans le pays ?