Le peu de jours qui suivirent furent employés à arrimer quelque quatre mille tonnes en lourd dans les flancs de la Dimbula. Puis on fit sortir le navire de Liverpool. A peine eut-il senti se soulever sous lui la pleine mer, que, naturellement, il se mit à bavarder. Si, la prochaine fois que vous vous trouverez sur un steamer, vous appuyez l’oreille contre la cloison de votre cabine, vous entendrez de tous côtés des centaines de petites voix perçantes, bourdonnantes, murmurantes, soudaines, gazouillantes, entrecoupées, criardes, exactement comme fait le téléphone en temps d’orage. Les navires en bois piaulent, grognent et gémissent ; mais les vaisseaux en fer palpitent et frissonnent en leurs centaines de membres et leurs milliers de rivets. La Dimbula était très fortement construite. Il n’était pas une de ses pièces qui, pour être reconnue, ne portât une lettre ou un chiffre, sinon les deux ; et il n’en était pas une non plus qui n’eût été martelée, forgée, laminée, ou découpée à la main et n’eût passé des mois dans le fracas et les résonnances du chantier de construction. C’est pourquoi il n’était pas une pièce qui n’eût sa voix distincte en proportion exacte avec la somme de peine qu’elle avait coûtée. La fonte, en général, parle fort peu ; mais les plaques d’acier doux, et le fer doux lui-même, les membres et les barrots qui ont été fléchis, corroyés et rivetés longuement, ne cessent de bavarder. Leur langage, cela va sans dire, est bien loin d’atteindre à la sagesse de nos entretiens humains, attendu qu’ils sont tous, bien qu’à leur insu, prisonniers l’un de l’autre au sein d’une obscurité profonde, où ils ne sauraient dire ce qui se passe auprès d’eux ni ce qui leur arrivera l’instant d’après.

Dès que la Dimbula eut doublé la côte irlandaise, une vieille et maussade houle de l’Atlantique, à tête grisonnante, grimpa sans se presser le long de sa proue escarpée, et vint s’asseoir sur le cabestan à vapeur destiné à remonter l’ancre. Or, le cabestan ainsi que le treuil qui l’actionnait, se trouvaient peints de frais en rouge et vert ; de plus, on n’aime guère, en général, à se voir saucé.

— Ne recommencez pas, crachota le cabestan entre les dents de ses roues. Hi ! Où est allée la commère ?

La houle s’était accouvée de l’autre côté avec un « plop » et un rire étouffé ; mais :

— Lorsqu’il n’y en a plus, il y en a encore, dit une houle sœur.

Et elle passa à travers et par-dessus le cabestan, dont le dessous était solidement boulonné à une plaque de fer sur les barrots de pont, également en fer.

— Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille, là-haut ? demandèrent les barrots de pont. Qu’est-ce que vous avez ? Un moment vous pesez deux fois plus que vous ne devez, et tout de suite après vous rentrez dans l’ordre !

— Ce n’est pas ma faute, répondit le cabestan. Il y a dehors une grande brute verte qui vient me flanquer des « gnons » sur la tête.

— Allez dire cela aux constructeurs. Voilà des mois que vous êtes en place, et vous n’avez jamais encore gigoté comme cela. Si vous ne faites pas attention, vous allez nous forcer, nous autres.

— En parlant de « forcer », dit une voix basse, râpeuse, déplaisante, est-ce qu’aucun de vous, mes gaillards — vous, les barrots de pont, voulons-nous dire — ne s’aperçoit que ces horribles cornières dont vous êtes pourvus, se trouvent rivetées dans notre structure — oui, la nôtre, et pas celle du voisin ?