— Je suis la Dimbula, cela va sans dire. Je n’ai jamais été rien d’autre que cela — et aussi quelqu’un de fort ridicule !
Le remorqueur, qui faisait de son mieux pour se faire couler, s’esquiva juste à propos, tandis que sa musique brassait dans le fracas des cuivres un air aussi populaire que de mauvais goût.
— Eh bien, je suis contente que vous ayez fini par vous y retrouver, reprit la Vapeur. A dire vrai, j’étais un peu fatiguée de parler à tous ces membres et à toutes ces serres. Et maintenant, c’est la quarantaine. Après cela nous irons à notre débarcadère nous nettoyer un peu, pour — le mois prochain — recommencer.
NABOTH
Voici comment cela se passa ; et la vérité qui s’en dégage est aussi une allégorie de l’empire.
Je le rencontrai au coin de mon jardin, un panier vide sur la tête, et un lambeau malpropre autour des reins. C’était tout le bien sur quoi Naboth pût élever l’ombre d’une prétention la première fois que je le vis. Il me mendia, et ce fut le début de nos relations. Il était très maigre, et montrait presque autant de côtes que son panier ; il me raconta une longue histoire à propos de fièvre et d’un procès, et aussi d’un chaudron de fer qui avait été saisi par le tribunal en exécution d’un arrêt. Je mis la main à la poche afin d’assister Naboth, tel il advint à des rois de l’Orient, pour la perte de leurs royaumes, d’assister des aventuriers étrangers. Une roupie s’était cachée dans la doublure de mon gilet. J’ignorais totalement qu’elle fût là, et j’offris ma trouvaille à Naboth comme un présent tombé du ciel. Il répondit que j’étais le seul et légitime Protecteur du Pauvre qu’il eût jamais connu.
Le lendemain matin, il réapparut, le ventre un peu plus rond, et se roula sur le sol à mes pieds dans la verandah d’entrée. Il déclara que j’étais et son père et sa mère, et le descendant direct de tous les dieux de son panthéon, sans parler de mon contrôle sur les destinées de l’univers. Quant à lui, ce n’était qu’un marchand de bonbons, et de moindre importance encore que la poussière sous mes pieds. J’avais déjà entendu ce genre de boniment, aussi lui demandai-je ce dont il retournait. Ma roupie, dit Naboth, l’avait élevé aux nues, et il désirait présenter une requête. Il souhaitait d’installer un petit éventaire de bonbons près de la maison de son bienfaiteur, afin de suivre du regard ma révérée personne tandis que j’allais et venais, illuminant le monde. Je daignai gracieusement accorder la permission, et il s’éloigna la tête entre les genoux.
Or, tout au fond de mon jardin, le sol s’en va en pente jusqu’à la route, et la pente se trouve dominée par une épaisse plantation d’arbustes. Un court chemin carrossable va de la maison au Mall, lequel Mall passe tout près de la plantation. Dans l’après-midi du lendemain je m’aperçus que Naboth s’était assis au bas de la pente, par terre dans la poussière de la route et sous le soleil ardent, un panier devant lui, où erraient quelques bonbons poisseux. Il s’était, par l’effet de ma munificence, remis dans le commerce, et le sol se trouvait le paradis grâce à mon honorée faveur. Rappelez-le-vous, il n’était question que de Naboth, son panier, le soleil et la poussière, lorsque mon Empire commença d’être sapé.
Le jour suivant, il s’était transporté en haut de la pente plus près de mes arbustes, et agitait un éventail en feuilles de palmier pour tenir les mouches à l’écart de sa marchandise. De ce fait je jugeai que le commerce devait avoir marché.
Quatre jours plus tard, je remarquai qu’il s’était reculé, lui et son panier, à l’abri des arbustes, et avait attaché entre deux branches une guenille couleur isabelle afin de faire plus d’ombre. Il y avait abondance de bonbons dans son panier. Je pensai que le commerce devait certainement être encore en voie de hausse.