La pluie tombait toujours et les parapluies dégouttaient dans les porte-parapluies, tandis que des gens mouillés entraient et sortaient, s’accordant à dire tous que c’était une mauvaise affaire. Enfin le jour baissant fit place à l’obscurité bruineuse (temps vraiment en harmonie avec la situation). On avait la sensation réconfortante que tout le monde fraternisait dans les malheurs qui venaient de s’abattre sur la petite communauté qui ne voulait plus subir de pareils chocs. Tandis qu’en Angleterre, les victimes emporteraient leur peine chez elles, pour souffrir en silence, ici, tous les sinistrés se groupaient pour affronter et supporter le désastre en commun. Il est probable que les chrétiens d’antan devaient mieux lutter lorsqu’ils se trouvaient cinquante à la fois en présence des lions.
Finalement, le Club se vida ; les célibataires rentrèrent chez eux, pour faire leurs comptes tout seuls (il est probable qu’il y aura de bons poneys à vendre bientôt), et les hommes mariés pour réfléchir et demander conseil. Que Dieu le garde, celui dont la femme ne le soutient pas en ce moment critique ! Mais les femmes des concessions d’outre-mer sont aussi courageuses que les hommes. On pleurera sur les projets détruits, on sera obligé de changer les petits d’école et la carrière des aînés, d’écrire des lettres désagréables à la famille, et d’en recevoir de plus déplaisantes encore de parents qui vous répondront « qu’ils vous l’avaient toujours dit ». Il faudra se restreindre, supporter la gêne dont le monde extérieur ne s’apercevra pas, tandis que les femmes se tireront de ce mauvais pas, le sourire aux lèvres.
Elles sont belles vraiment les opérations financières d’aujourd’hui, surtout lorsqu’il arrive que le mécanisme ne fonctionne pas très bien. Ce soir, on verra des visages soucieux, aux Indes, chez les planteurs de Ceylan, chez les courtiers en chanvre de Calcutta, chez les courtiers en coton de Bombay, sans compter les petits ménages qui ont des épargnes en banque. A Hong-Kong, Singapour et Shanghaï, il y aura également des répercussions profondes, et Dieu seul sait l’étendue du désastre qui s’abattra sur Cheltenham, Bath, St-Leonards, Torquay et autres camps d’officiers retraités. Ils sont heureux en Angleterre d’être au courant des événements au moment où ils se produisent, mais ici on est à l’autre bout du monde, et la situation n’est pas bonne. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il y a une affiche sur une porte fermée, exposée à la pluie, en vertu de laquelle tout l’argent qui était à eux hier encore a disparu et peut ne jamais revenir. Il faut donc recommencer tous les efforts qui avaient permis de réaliser ces économies, bien que les victimes soient déjà âgées ou plus souvent fatiguées, et que le découragement soit général. Toute la petite colonie ira se coucher bien triste ce soir, et il en est sans doute de même pour beaucoup par le monde entier. Qu’on me permette de dire cependant que parmi ceux atteints ici, et certains sont cruellement touchés, personne n’a geint, ni pleurniché, ni cédé au désespoir. Il n’y avait pas d’espoir de lutte. C’était l’amère défaite, il fallait l’accepter, et c’est ce qu’on fit, debout.
UNE DEMI-DOUZAINE DE TABLEAUX
« Certains hommes, lorsqu’ils deviennent riches, amassent des tableaux dans une galerie » : de leur vivant leurs amis les envient, mais à leur mort le marteau du commissaire-priseur disperse la collection dont l’authenticité est contestée.
Une façon bien meilleure de procéder, c’est d’étaler vos tableaux sur la terre entière et d’aller les contempler selon que la destinée vous le permet. Ainsi personne ne peut ni les voler ni les défigurer, et aucun revers de fortune ne peut vous acculer à une vente. Le soleil et la tempête chauffent et aèrent votre galerie gratuitement et, en dépit de tout ce qu’on a pu dire de sa crudité, la Nature n’est pas, à tout prendre, mauvais encadreur. L’idée qu’on ne vivra peut-être pas assez longtemps pour admirer certains trésors une deuxième fois apprend aux yeux à voir vite, tant que dure la lumière, et la possession d’une telle galerie fait naître en soi un très beau mépris pour les étalages dorés, les vagues barbouillages que l’on appelle tableaux.
Dans le Pacifique nord, à main droite lorsqu’on avance vers l’Ouest, se trouve suspendue une petite étude, sans valeur particulière comparée à quelques autres. La brume s’est abattue sur une étendue huileuse de mer délavée ; à travers la brume s’esquissent à peine les ailes de chauve-souris d’un vaisseau qui fait la pêche aux otaries. A l’avant-plan, bondissant, ou peu s’en faut, hors du cadre, une barque à rames, peinte dans les tons bleus et blancs les plus crus, arrive en surgissant par dessus la crête d’une houle. Un homme en jersey rouge-sang, chaussé de longues bottes et tout étincelant d’humidité, est debout à l’avant. Il tient en l’air le corps d’une otarie au ventre argenté, dont la peau ruisselle en gouttelettes d’eau comme autant d’adulaires. Or l’artiste qui saurait peindre cette brume argentée, ce reflet frétillant et huileux du bateau, les poignets rouge-saignant de l’homme, serait un véritable ouvrier.
Mais ma galerie ne court à présent aucun risque d’être copiée. J’ai fait, il y a trois ans, dans le lit pierreux d’un ruisseau, entre une rangée de trois cents petits dieux sculptés, couverts de lichen, et une bordure d’azalées flamboyantes, la rencontre d’un artiste qui était en train de jurer affreusement. Il avait cherché à peindre un de mes tableaux — tout simplement un grand rocher délabré par les eaux, et couronné de touffes de fleurs, avec, pour arrière-plan, une montagne encapuchonnée de neige. Naturellement, il n’avait pas réussi parce que la perspective faisant totalement défaut dans cet ensemble, il venait d’essayer d’en modifier les lignes pour que, dans son pays, elle y figurât tant soit peu. Mais nul ne peut faire tenir dans une chopine le contenu d’un litre. Les protestations élevées depuis que le monde est monde par tous les récipients contraints de trop recevoir ont réglé cette question-là depuis longtemps, et nous ont donné les théories de travail inventées par des instruments imparfaits en vue d’instruments imparfaits, qu’on appelle les Règles de l’Art.
Heureusement que ceux qui ont peint les tableaux de ma galerie sont nés avant que l’Humanité n’existât. Voilà pourquoi, loin d’être enfermés dans d’encombrants cadres dorés, ils sont disposés fort avantageusement entre des latitudes, des équinoxes, des moussons et autres choses analogues, de sorte que, même si l’on tient bien compte de la partialité qu’éprouve pour eux un propriétaire, on admettra qu’ils ne sont pas si mal après tout.
Là-bas, au sud où ne vont jamais les vaisseaux,