Nous avons eu la bonne fortune de rester quelque temps à la Direction du Musée Métropolitain (New-York) dans une vallée criblée de tombes, comme une garenne. Les écuries, entrepôts et quartiers de domestiques sont de vieilles tombes ; on n’y parle que de tombe ; leur rêve (l’éternel rêve des fouilleurs) est de découvrir une tombe vierge où gisent les morts intacts avec leurs bijoux sur eux. A quatre kilomètres se trouvent les hôtels éclatants aux larges ailes. Ici il n’y a rien d’autre que le détritus de la mort qui est morte il y a des milliers d’années, sur la tombe de laquelle aucune verdure n’a jamais poussé. Des villages rendus experts par le pillage des tombes pendant deux cents générations s’accroupissent au milieu des amoncellements de débris et huent le touriste quotidien. Des sentiers faits par des pieds nus vont d’une demi-tombe, d’un demi-tas de boue à l’autre, pas beaucoup plus distincts que des traînées de colimaçon, mais on s’en est servi depuis…

Jouer avec le temps est chose dangereuse. Ce matin-là le concierge s’était donné beaucoup de mal pour savoir si nous pouvions gagner trois jours entre deux départs de bateaux. Ce même soir nous nous trouvions parmi des gens pour qui le temps n’avait pas bougé depuis les Ptolémées. Je me demandais de prime abord ce qu’ils auraient dit, eux ou d’autres, si tel ou tel Pharaon avait utilisé pour sa propre gloire les plinthes et les colonnes de tel autre Pharaon avant ou après l’époque de Melchisedech. Tout leur arrière-plan était trop éloigné pour que l’esprit pût se représenter quoi que ce soit avec quelque chance de succès. Le lendemain matin on nous conduisit à la tombe peinte d’un noble — un Ministre de l’Agriculture — mort il y a quatre ou cinq mille ans. Il me dit, en autant de paroles : « Remarquez ! Je ressemblais beaucoup à votre ami, feu M. Samuel Pepys, de l’Amirauté. J’ai pris un prodigieux intérêt à la vie, dont j’ai joui complètement, avec le corps et l’esprit à la fois. Je doute que vous trouviez beaucoup de ministères mieux gérés que le mien, ni une maison mieux dirigée, ni des jeunes gens plus agréables… Voici mes filles ! L’aînée, vous le voyez bien, ressemble à sa mère ; la cadette, ma favorite, passe pour me faire honneur. Maintenant je vais vous montrer toutes les choses que j’ai accomplies et auxquelles je prenais plaisir, jusqu’au moment où vint l’heure de présenter mes comptes ailleurs. »

Et il me montra, détail par détail, en peinture et en dessin, son bétail, ses chevaux, ses récoltes, ses tournées dans la région, ses comptables présentant les chiffres de revenus, et lui-même le plus affairé des affairés dans la bonne journée.

Mais lorsque nous quittâmes cette antichambre gaie et vînmes au couloir plus étroit où jadis son corps était couché et où toute sa destinée se trouve représentée, je ne pus le suivre aussi bien. Je ne comprenais pas comment lui, avec sa grande expérience de la vie, pouvait être intimidé par des frises d’apparitions à tête de brute, ou satisfait par des files de personnages répétés. Il me l’expliqua à peu près ainsi :

« Nous demeurons sur la rivière, ligne sans largeur ni épaisseur. Derrière nous est le Désert que rien ne peut toucher, où ne va aucun homme tant qu’il n’est pas mort. (On ne se sert pas du terrain cultivable pour faire des cimetières). Alors, pratiquement, nous ne nous mouvons que dans deux dimensions, en aval ou en amont du fleuve. Enlevez le désert auquel nous ne pensons pas plus qu’un homme sain ne pense à la mort et vous verrez que nous n’avons aucun arrière-plan. Notre monde n’est qu’une grande barre de terre brune ou verte et pendant quelques mois rien que de l’eau qui reflète le ciel et qui efface tout. Vous n’avez qu’à regarder les Colosses pour vous rendre compte des proportions extravagantes et immenses que doivent prendre les hommes et leurs travaux dans un tel pays. Rappelez-vous aussi que nos récoltes sont sûres et notre vie très, très aisée. Surtout nous n’avons pas de voisins. C’est-à-dire qu’il nous faut exporter et non importer. Or, je vous le demande, que peut faire un prêtre doué d’imagination, sinon développer le rituel et multiplier les Dieux sur des frises ? Le loisir illimité, l’espace limité de deux dimensions, partagé par la ligne hypnotisante de la Rivière, et borné par la mort visible inaltérable, doivent forcément… »

— Mais même alors, interrompis-je, je ne comprends pas vos dieux, votre adoration directe de Bêtes par exemple.

— Vous préférez l’indirecte ? L’adoration de l’Humanité avec une lettre majuscule ? Mes Dieux, ou plutôt ce que je voyais en eux, me suffisaient.

— Qu’avez-vous vu dans vos Dieux touchant la croyance et la conduite ?

— Vous connaissez la réponse à l’énigme du Sphynx ?

— Non, murmurai-je, quelle est-elle ?