M. — Drôle de façon de poser la question. Est-ce qu’on te l’a quelquefois posée ? Réfléchis une minute. Quelle réponse faisais-tu ?
G. — Comment, j’en suis là ? Je ne peux guère m’attendre à davantage ; mais c’est un brin dur quand c’est son meilleur ami qui se retourne contre vous et…
M. — C’est ce que je trouve. Mais tu auras des consolations… intendants et drainages, l’engrais liquide, la Primrose League[36] et, peut-être, si tu as de la veine, le commandement d’un régiment de cav-ale-rie yeomanry… épaulette et galons, je crois, mais pour ce qui est de faire du cheval… Quel âge as-tu ?
[36] La ligue des Conservateurs.
G. — Trente-trois ans. Je sais que c’est…
M. — A quarante tu seras un imbécile de gros propriétaire. A cinquante tu te feras pousser dans une petite voiture, et le brigadier, s’il te ressemble, passera son temps à effaroucher toutes les petites colombes de… quel est le nom du patelin où tu vas ? En outre, Mrs. Gadsby aura pris de l’embonpoint.
G. (mollement). — Voilà qui dépasse un peu la plaisanterie.
M. — Tu crois ? N’est-ce pas dépasser la plaisanterie que de lâcher le service ? Cela vous demande en général cinquante ans pour arriver à cette plaisanterie-là. Tu as bien raison, cependant. Cela dépasse la plaisanterie. Tu t’es arrangé pour la faire au bout de trente-trois ans.
G. — N’appuie pas sur l’amertume de la chose. Seras-tu content si j’avoue être un lâcheur, un froussard et un couard ?
M. — Non, attendu que je suis le seul homme au monde à pouvoir te parler de la sorte sans me faire assommer. Il ne faut pas prendre à cœur, de cette façon-là, tout ce que je t’ai dit. Je ne parlais — en grande partie, du moins — que par pur égoïsme, parce que, parce que… Oh ! zut, mon vieux… je me demande ce que je ferai sans toi. Naturellement, tu as l’argent, la terre, et tout… et tu as ici deux bons motifs pour veiller à toi.