« Parole, c’était un homme juste. Dès que nous fûmes en haut du Tangi, je m’en allai à l’hôpital, boitillant sur un pied, hors de moi de dépit. C’était un hôpital de campagne (tout mouches et pharmaciens indigènes et liniment) tombé, pour ainsi dire, tout près du sommet du Tangi. Les hommes de garde à l’hôpital rageaient follement contre nous autres malades qui les retenions là, et nous ragions follement d’y être gardés ; et par le Tangi, jour et nuit et nuit et jour, le piétinement des chevaux et les canons et l’intendance et les tentes et le train des brigades se déversaient comme un moulin à café. Par vingtaines les doolies[11] arrivaient par là en se balançant et montaient la pente avec leurs malades jusqu’à l’hôpital où je restais couché au lit à soigner mon talon, et à entendre emporter les hommes. Je me souviens qu’une nuit (à l’époque où la fièvre s’empara de moi) un homme arriva en titubant parmi les tentes et dit : « Y a-t-il de la place ici pour mourir ? Il n’y en a pas avec les colonnes. » Et là-dessus il tombe mort en travers d’une couchette, et l’homme qui était dedans commence à rouspéter de devoir mourir tout seul dans la poussière sous un cadavre. Alors la fièvre me donna sans doute le délire, car pendant huit jours je priai les saints d’arrêter le bruit des colonnes qui défilaient par le Tangi. C’étaient surtout les roues de canons qui me laminaient la tête. Vous savez ce que c’est quand on a la fièvre ?

[11] Civières.

Nous acquiesçâmes : tout commentaire était superflu.

— Les roues de canons et les pas et les gens qui braillaient, mais surtout les roues de canons. Durant ces huit jours-là il n’y eut plus pour moi ni nuit ni jour. Au matin on relevait les moustiquaires, et nous autres malades nous pouvions regarder la passe et contempler ce qui allait venir ensuite. Cavaliers, fantassins, artilleurs, ils ne manquaient pas de nous laisser un ou deux malades par qui nous avions les nouvelles. Un matin, quand la fièvre m’eut quitté, je considérai le Tangi, et c’était tout comme l’image qu’il y a sur le revers de la médaille d’Afghanistan : hommes, éléphants et canons qui sortent d’un égout un par un, en rampant.

— C’était un égout, dit Ortheris avec conviction. J’ai quitté les rangs par deux fois, pris de nausées, au Tangi, et pour me retourner les tripes il faut tout autre chose que de la violette.

— Au bout, la passe faisait un coude, en sorte que chaque chose débouchait brusquement, et à l’entrée, sur un ravin, on avait construit un pont militaire (avec de la boue et des mulets crevés). Je restai à compter les éléphants (les éléphants d’artillerie) qui tâtaient le pont avec leurs trompes et se dandinaient d’un air sagace. La tête du cinquième éléphant apparut au tournant, et il projeta sa trompe en l’air, et il lança un barrit, et il resta là à l’entrée du Tangi comme un bouchon dans une bouteille. « Ma foi, que je pense en moi-même, il ne veut pas se fier au pont ; il va y avoir du grabuge. »

— Du grabuge ! Mon Dieu ! dit Ortheris. Térence, j’étais, moi, jusqu’au cou dans la poussière derrière ce sacré hutti. Du grabuge !

— Raconte, alors, petit homme ; je n’ai vu ça que du côté hôpital.

Et tandis que Mulvaney secouait le culot de sa pipe, Ortheris se débarrassa des chiens, et continua :

— Nous étions trois compagnies escortant ces canons, avec Dewcy pour commandant, et nous avions ordre de refouler jusqu’au haut du Tangi tout ce que nous rencontrerions par là et de le balayer de l’autre côté. Une sorte de pique-nique au pistolet de bois, vous voyez ? Nous avions poussé un tas de flemmards du train indigène et quelques ravitaillements de l’intendance qui semblaient devoir bivouaquer à tout jamais, et toutes les balayures d’une demi-douzaine de catégories qui auraient dû être sur le front depuis des semaines, et Dewcy nous disait :