— Vous êtes jolis tous les deux, dit enfin le brigadier.

— Je suis tout ce qu’il vous plaira, du moment que vous me délivrez de ce sacripant. Remorquez-nous jusqu’au poste le plus proche, et vous n’aurez pas à regretter votre temps perdu.

— Corruption, corruption de fonctionnaire ! beugla l’individu, en se jetant à plat dans le fond du canot. L’homme est pareil à un misérable ver de terre. Et pour l’amour d’un vil demi-écu me voir à mon âge arrêté par la police fluviale !

— Ramez, de grâce ! lançai-je. Cet individu est ivre !

Ils nous remorquèrent jusqu’à un ponton… un poste d’incendie ou de police : il faisait trop noir pour distinguer lequel des deux. Je sentais bien qu’ils ne me considéraient pas sous un meilleur jour que mon compagnon. Mais je ne pouvais pas m’expliquer, car j’étais occupé à tenir l’autre bout de l’amarre, et je me sentais dépourvu de tout prestige.

En sortant du canot, mon fâcheux compagnon s’abattit à plat sur la figure et le brigadier nous posa brutalement des questions au sujet du youyou. Mon compagnon se lavait les mains de toute responsabilité. Il était, à son dire, un vieillard ; il s’était vu attiré dans un bateau volé par un jeune homme… probablement le voleur… avait préservé le bateau du naufrage (ce qui était rigoureusement exact) et à cette heure il attendait le salut sous les espèces d’un grog au whisky bien chaud. Le brigadier se tourna vers moi. Par bonheur j’étais en habit de soirée, et possédais ma carte de visite. Plus heureusement encore, le brigadier connaissait le Breslau et MacPhee. Il promit de renvoyer le youyou en aval dès la prochaine marée, et ne crut pas au-dessous de sa dignité d’accepter mes remerciements sous forme d’argent monnayé.

Ceci réglé à ma satisfaction, j’entendis mon compagnon dire avec irritation au commissaire :

— Si vous ne voulez pas en donner à quelqu’un de sec, vous en donnerez du moins à quelqu’un de mouillé.

Et d’un pas délibéré, franchissant le bord du ponton, il tomba à l’eau.

Quelqu’un piqua une gaffe dans ses habits et l’en retira.