Je les menai sur les lieux, et, tableau ! dans la splendeur de l’aurore, l’ambulance, les roues en l’air, arpentait le pavé boueux sur deux pieds en chaussettes… traînassant çà et là dans un quart de cercle dont le fil de laiton formait le rayon et dont le centre était marqué par la plaque de sonnette de la maison déserte.

Après l’ingéniosité stupéfiante avec laquelle Brugglesmith avait réussi à se ficeler sous l’ambulance, la chose qui parut impressionner davantage les agents fut de constater que l’ambulance de St. Clément Danes se trouvait à Brook Green, Hammersmith.

Ils me demandèrent même si je pouvais les renseigner là-dessus. Ils s’adressaient bien !

Non sans peine et sans se salir, ils dépêtrèrent Brugglesmith. Celui-ci leur expliqua qu’il avait repoussé les attaques du « bigand de Hattle Gadle », lequel avait vendu sa maison, sa femme et ses enfants. Au sujet du fil de sonnette il s’abstint d’explications, et les agents l’emportèrent tout debout entre eux deux. Ses pieds étaient à plus de quinze centimètres du sol, et malgré cela ils ramaient avec ardeur. Je compris que, dans son imagination superbe, il croyait courir… courir frénétiquement.

Je me suis parfois demandé s’il tenait à me revoir.

« DU PAIN SUR LA FACE DES EAUX[23] »

[23] Cf. la Bible : Ecclésiaste, XI, 1.

Si vous vous souvenez de mon scandaleux ami Brugglesmith, vous vous rappelez sans doute aussi son ami MacPhee, mécanicien principal du Breslau, dont Brugglesmith essaya de voler le youyou. Les excuses qu’il me fit pour les exploits de Brugglesmith, je les rapporterai peut-être un jour, en temps et lieu : la présente histoire ne concerne que MacPhee. Ce ne fut jamais un mécanicien de course, et par un point d’honneur singulier il s’en vantait même devant les gens de Liverpool ; mais il connaissait depuis trente-deux ans la mécanique et les humeurs diverses des bateaux. Il avait eu un côté de la figure abîmé par l’explosion d’un générateur, à une époque où l’on en savait moins que maintenant ; et son nez proéminait majestueusement par-dessus les ruines, telle une matraque dans une émeute populaire. Son crâne offrait des entailles et des bosses, et il ne manquait pas de vous guider l’index parmi ses courts cheveux poivre et sel, en vous racontant l’origine de ces marques de fabrique. Il possédait toutes sortes de certificats d’aptitudes supplémentaires, et dans le bas de la commode de sa cabine, où il gardait la photographie de sa femme, il y avait deux ou trois médailles de la Société royale de Sauvetage, reçues pour avoir sauvé des hommes en mer. Professionnellement — il n’en allait pas de même quand des passagers de troisième classe sautaient à l’eau dans un accès de fièvre chaude — professionnellement, MacPhee n’est pas partisan de sauver des gens en mer, et il m’a souvent déclaré qu’un nouvel enfer attend les soutiers et chauffeurs qui s’engagent moyennant la solde d’un homme robuste et tombent malades le second jour de la traversée. Il croit nécessaire de jeter ses bottes au nez des troisième et quatrième mécaniciens qui viennent l’éveiller la nuit pour l’avertir qu’un coussinet est au rouge, et cela parce que la lueur d’une lampe se reflète en rouge sur le métal en rotation. Il croit qu’il n’y a que deux poètes au monde : l’un étant Robert Burns, comme juste ; et l’autre Gérald Massey. Quand il a du temps pour les romans, il lit Wilkie Collins et Charles Reade, — surtout ce dernier, — et il sait par cœur des pages entières de Hard Cash. Au salon, sa table avoisine celle du capitaine, et il ne boit que de l’eau tant que ses machines fonctionnent.

Lors de notre première rencontre il me montra de la bienveillance, parce que je ne lui posais pas de questions, et que je voyais en Charles Reade un auteur déplorablement méconnu. Par la suite il goûta la partie de mes écrits constituée par une brochure de vingt-quatre pages que je rédigeai pour Holdock, Steiner et Chase, armateurs de la ligne, à l’époque où ils acquirent le brevet d’un système de ventilation qu’ils adaptèrent aux cabines du Breslau, du Spandau et du Kolzan. Le commissaire du Breslau m’avait recommandé pour ce travail au secrétaire de Holdock. Holdock, qui est méthodiste wesleyen, m’invita chez lui et, m’ayant fait dîner après les autres avec la gouvernante, me mit en mains les croquis avec les explications, et j’écrivis la brochure dans l’après-midi même. Cela s’intitulait : Le confort de la cabine, et me rapporta sept livres dix, argent comptant… une vraie somme, à cette époque-là ; et j’appris de la gouvernante, qui enseignait son rudiment au jeune John Holdock, que Mme Holdock lui avait recommandé de me tenir à l’œil au cas où je m’en irais avec les effets du portemanteau. Cette brochure plut énormément à MacPhee, car elle était rédigée en style byzantin-moderne, avec des fioritures en baroque et rococo ; et par la suite il me présenta à Mme MacPhee, qui succéda dans mon cœur à Dinah ; car Dinah se trouvait à l’autre bout du monde, et il est sain et hygiénique d’aimer une femme comme Janet MacPhee. Ils habitaient tout près des bassins, une petite maison d’un loyer de douze livres. Quand MacPhee était absent, Mme MacPhee lisait dans les journaux la chronique maritime, et rendait visite aux femmes des mécaniciens les plus âgés, d’un rang social égal au leur. Une ou deux fois, cependant, Mme Holdock alla faire visite à Mme MacPhee dans un coupé aux garnitures de celluloïd, et j’ai lieu de croire qu’après que l’une eut joué assez longtemps à la femme d’armateur, toutes deux échangèrent des potins. Les Holdock habitaient à moins d’un quart de lieue de chez les MacPhee, dans une maison ancienne ayant vue sur un horizon de briques, car ils tenaient à leurs sous comme leurs sous tenaient à eux ; et en été l’on rencontrait leur coupé allant gravement en partie fine au bois de Theyden ou à Houghton. Mais j’étais l’ami de Mme MacPhee, car elle me permettait de la conduire parfois dans l’ouest, au théâtre, où elle sanglotait, riait ou frissonnait d’un cœur ingénu. Elle me fit connaître un nouveau monde de femmes de docteurs, femmes de capitaines et femmes de mécaniciens, dont les propos et les idées n’avaient guère trait qu’à la navigation et à des lignes de navigation dont on n’a jamais ouï parler. C’étaient des bateaux à voiles, avec stewards et salons d’acajou et d’érable, qui desservaient l’Australie, emmenant des cargaisons de poitrinaires et d’ivrognes invétérés à qui l’on avait ordonné un voyage en mer ; c’étaient des petits bateaux mal tenus de l’Ouest Africain, pleins de rats et de cancrelats, où les hommes mouraient partout sauf dans leurs couchettes ; c’étaient des bateaux brésiliens dont les cabines étaient parfois occupées par de la marchandise, et qui prenaient la mer chargés jusqu’au-dessus de la flottaison ; c’étaient des steamers de Zanzibar et de Maurice, et d’étonnants bateaux « reconstitués » qui allaient de l’autre côté de Bornéo. Tous étaient aimés et connus de nous, car ils gagnaient notre pain avec un peu de beurre dessus, et nous méprisions les gros bateaux de l’Atlantique et faisions des gorges chaudes des courriers de la P. & O. et de l’Orient Line, et ne jurions que par nos vénérés armateurs… wesleyens, baptistes ou presbytériens, selon l’occurrence.

Je venais tout juste de rentrer en Angleterre, quand je reçus de Mme MacPhee une invitation à dîner pour trois heures de l’après-midi, libellée sur un papier à lettre quasi nuptial, tant il était crémeux et parfumé. En arrivant à la maison je vis à la fenêtre de nouveaux rideaux qui avaient dû coûter quarante-cinq shillings la paire ; et quand Mme MacPhee m’attira dans un petit vestibule au papier marbré, elle me regarda avec malice et s’écria :